« Fabrice
eut beaucoup de peine à se délivrer de la cohue; cette scène rappela
son imagination sur la terre. Je n’ai que ce que je mérite, se dit-il,
je me suis frotté à la canaille. »
Stendhal, La Chartreuse de Parme.
Qui
s’avisera de lire la dernière fable de La Fontaine, son mot dernier
avant la mort, connaîtra peut-être l’ultime message d’un sage épicurien
en matière d’engagement : l’amateur de jardin ne place pas plus haut
l’urgence sacrée de la contemplation, et tout ce qui en peut brouiller
l’onde transparente est davantage qu’une faute philosophique : c’est un
crime vis-à-vis de l’âme. La vertu de cet ultime apologue est de
présenter, dans leur radical altruisme, les deux figures du militant
qu’une civilisation ayant pour paradigmes l’apôtre et le citoyen a
léguée à l’Europe. On ne fait pas plus concis. L’une, animée du zèle le
plus politique, érige la justice en exercice de vertu. L’autre, poussée
par une charité admirable, soigne avec abnégation son prochain. Les deux
récoltent incompréhension, ingratitude et vindicte. L’hôte des bois,
seul, dans son ermitage, sauve quelque chose du grand naufrage humain.
Néanmoins, il n’est pas certain que l’épilogue de ce grand livre du monde que sont les Fables
fût si péremptoire dans la condamnation d’un travers dont on sentait,
en cette fin de grand siècle, les prémisses. Mainte saynète offre en
effet matière, sinon à l’espoir, du moins à un certain plaisir de vivre,
voire à un bonheur certain. Si La Fontaine verse quelque peu dans le
jansénisme avec les affres de l’âge, il reste pour l’éternité un
épicurien sensible aux sollicitations positivement ordonnée d’un Monde
qui n’est pas si désagréable que cela, nonobstant sa cruauté.
En
ce temps-là, peu avaient oublié Montaigne, le maître de tous, celui qui
inspirait ou repoussait, parfois les deux à la fois, sans qui il ne fût
ni Charon, ni Pascal, ni La Fontaine, ni beaucoup d’autres. Le
châtelain périgourdin avait eu l’occasion de côtoyer La Boétie, qui
promettait, ne fût-ce la mort, de donner à la France une plume et un
grand cerveau, sinon un grand cœur. Montaigne conçut ses Essais comme un écrin pour l’ouvrage de son ami, lequel est tout un programme, puisqu’il s’intitule De la servitude volontaire.
Les Temps étaient pourtant à la rébellion (mais l’une n’empêche pas
l’autre), Parpaillots, Ligueurs s’empoignaient, avec l’aide fraternelle
des ennemis de la France, pour s’entrégorger pour la plus grande gloire
de leur Dieu. Cet âge de fer vit naître, peut-être, le militant moderne.
On se mit à concevoir des programmes politiques destinés à changer le
régime monarchique, la religion se transmuta en idéologie, et les
Églises devinrent des partis. L’État n’était plus le médiateur naturel
du Dieu transcendant et du peuple chrétien : il était devenu un
instrument autonome, susceptible de transformations, malléable,
améliorable, dont on pouvait s’emparer, et qui possédait sa propre
Raison. Ainsi, avec le militant, naquit la politique.
On
connaît la position de Montaigne là-dessus. Le maire de Bordeaux et le
grand commis qui s’entremit entre Henri III et Henri de Navarre, si son
loyalisme le plaça dans les régiments royaux, où il fit avec un certain
plaisir guerrier le coup de feu, se garda de s’offrir pleinement à la
flamme du combat, où il eût à se brûler l’âme, le cœur, ou, quelque fût
son nom, ce qui lui assurait de toutes les façons, devant le monde et
devant lui-même, la pérennité de son être. Il s’en faut bien de se
prêter pour ne pas se perdre. Tel était l’honnête homme, qui, moulé par
un livre consubstantiel à sa recherche, invitait à exercer par le monde
des hommes et face à la nécessité une indifférence active, qui n’est pas
sans prévenir la nonchalance dévote de François de Sales. C’est bien
là, chez Montaigne, qui n’évoqua jamais Jésus dans ses écrits, une sorte
de synthèse improbable entre le stoïcisme et l’épicurisme. Aussi bien
invoqua-t-il volontiers les figures emblématiques de Socrate,
d’Alcibiade, de César, d’Alexandre, pour illustrer cette virilité
négligente et attentive, cette implication dans les combats de la terre,
et cette plasticité de l’âme et du corps, qui saisit le sel de la vie
au moment du plus grand danger, comme si ce fût une promenade parmi les
prairies élyséennes.
Nous
sommes loin du culte chevaleresque et du moine soldat. L’on n’y perçoit
nullement la droite rectitude des héritiers de Zoroastre, des lutteurs
manichéens et des croisés juchés sur leurs étriers afin de pourfendre le
Mal et vider la cité des hommes des ennemis de la cité de Dieu.
Il
faudrait donc repenser le problème et du militantisme, et de
l’engagement, en ayant conscience des conditionnement culturels et
historiques qui en dessinent l’image. Bien évidemment, tout
questionnement surgit en son point historial où la réponse est toujours
contenue dans la manière d’interroger le destin. Les implicites sont
bien plus redoutables que les apparences conceptuelles et rhétoriques
les plus sensibles. La pensée, lorsqu’elle se fait servante de l’action,
est freinée dans ses élans et ses capacités à creuser jusqu’aux
racines. Elle exige un retrait.
L’interrogation
première devra porter sur cette inhibition quasi universelle à mettre à
la question les plus évidentes légitimités, incertaines dans la mesure
de leur évidence. À n’en pas douter, l’engagement pour une cause est une
nourriture pour l’existence, même passagère, dont il est bien difficile
de se passer comme viatique. Il ne s’agit parfois que de trouver la
chapelle sur le marché des causes. Les situationnistes, bien après
Nietzsche, rejetaient cette forme de confort qui, même lorsqu’il
impliquait la mort et la souffrance, le sacrifice et l’opprobre,
semblait octroyer au croyant l’assurance d’un salut, au regard de Dieu,
des hommes, ou de soi-même, en tout cas un rôle, dont la véritable et
profonde raison réside dans l’irraison de pulsions inavouées ou d’un
narcissisme, d’un amour-propre, pour user de la terminologie du Grand Siècle,
qui confère à tout discours assertif, et même performatif lorsqu’il
s’agit d’agir, cette dose plus ou moins volumineuse de soupçon, de
défiance, qui ne demande qu’à envahir l’esprit et le cœur, et justifier
toutes les désertions, les abandons et le ressentiment.
Mais
il est vrai que le nomadisme militant et la haine des anciens
emballements sont des traits caractéristiques de la conscience
contemporaine, comme si la maladie sectatrice dénoncée chez les réformés
par Bossuet se trouvait soudain envahir le champ politique, une fois
les Grands Récits idéologiques chus dans la poussière de l’Histoire.
Il
est permis de se demander si un tel type de conscience se manifestait
dans l’Antiquité non chrétienne. Il ne semble pas qu’il y eût, avant
l’universalisation de la Weltanschauung galiléenne, ce
dépassement, cet outre passement qui caractérise le lutteur convaincu de
sa bonne foi et désireux de convertir autrui, avec cette obsession
clinique de la trahison, des autres et de soi-même. On pourrait certes
excepter de la communauté philosophique grecque, très bigarrée, les
disciples d’Antisthène, ces cyniques, qui privilégiaient la physis au Nomos, et convoquaient la parrhèsia,
la franchise qui invite à tout dire, pour lancer des invectives à
l’égard des pouvoirs en place, ce qui leur valut maints déboires sous
l’Empire, sous lequel leur mouvement avait pris une tournure populaire.
Julien n’hésitait pas à mêler dans le même mépris cette Cynicorum turba, munie du tribôn
et de la besace, et les « Galiléens incultes », auxquels ils
ressemblaient beaucoup. Les autres philosophes se contentaient d’une
saine abstention, ou, de façon plus risquée, de jouer les conseillers
des Princes.
Pour
le reste, les Anciens se battaient pour défendre les dieux du foyer, de
la cité, de la communauté, ils n’avaient en vue que les intérêts de
cette dernière, et si la pensée plus ample d’un ordonnancement impérial
leur vint à l’esprit, à la suite des Perses et des Égyptiens, ce fut
comme la donnée d’un état de fait, comme le fruit d’un arbre immense à
l’ombre duquel devaient s’ébattre, dans leurs particularismes, les
peuples variés constituant l’humanité. Nulle part, à nul moment, le Grec
et le Romain n’apparaissent comme des sectateurs d’une religion
impérieuse. À l’intérieur de la Cité s’affrontaient des factions, les potentes, les humiliores, populo grasso et populo minuto
de toujours. Mais il s’agissait de combat politique, d’organisation de
l’État, un État organique, lié par mille liens au tissu sociétal, et qui
s’incarnait particulièrement dans des hommes, qui étaient des orateurs
et des soldats. On recrutait des clientèles, on se faisait des armées
privées. Ces solidarités verticales dureraient autant que l’ancien
monde, jusqu’à la première moitié du XVIIe
siècle, où les puissants, dans une sorte de protection déclinée
jusqu’au bas de l’échelle sociale, unissaient les membres de la société,
pour parfois les mobiliser contre un État de plus en plus froid et
autonome.
Il
s’avère néanmoins qu’apparaissaient dans les temps antiques des
revendications souvent rapportées par les marxistes dans leur désir
d’asseoir leur usurpation sur les traces du passé. Par exemple, dans les
pages consacrées à Tibérius et Caius Gracchus, Plutarque reproduit un
discours censé avoir été prononcé par Tibérius : « Les bêtes, disait-il,
qui paissent en Italie ont une tanière, et il y a pour chacune d’elle
un gîte et un asile; mais ceux qui combattent et meurent pour l’Italie
n’ont que leur part d’air et de lumière, pas autre chose. Sans domicile,
sans résidence fixe, ils errent partout avec leurs enfants et leurs
femmes, etc. » Comment éviter l’émergence de l’espoir quand il faut
trouver du pain? Les fils de Cornélie étaient assez grands pour se
vouer au parti populaire et en perdre la vie. Leur stoïcisme les élevait
à la conception d’un cosmos garant du Nomos de la Cité, et le caractère subversif de leur combat n’était qu’une tentative de restitutio de l’Urbs,
des Temps anciens où le Romain était paysan et libre. On sent dans
cette lutte héroïque cet élan de justice qui sert de modèle pour
l’éternité aux révoltés de tous temps. Cependant, les Gracques sont
d’ici-bas, de la portion sublunaire de l’univers, commune aux choses
périssables et imparfaites, et l’édifice qu’ils convoitent, qui
participe de la bonne vie en quoi Aristote voit le télos de
l’action politique, n’est pas une cathédrale pointée vers le ciel. Leur
silhouette ne ressemble pas à celles des saints peints par Gréco,
longilignes, tendus presque à rompre vers un point du Ciel ouvrant des
vertiges angoissés. Les Gracques ont combattu pour remplir le devoir de
leur gens, de leur lignée, celle qui leur enjoignait de défendre le
peuple, d’en être le protecteur. Logiquement, César reprendra le
flambeau, et assurera les fondements d’un État plus apte à unir les
membres de l’Empire.
Depuis
la Renaissance, il est d’usage d’invoquer l’exemple de la geste
politique antique pour inspirer l’action. Mais la filiation est rompue,
la parenté apparente de la politique contemporaine avec celle de
l’antiquité est illusoire.
La
frontière, on le sent bien, tient à peu de choses, mais séparent deux
contrées entièrement différentes. Augustin savait parfaitement que Cité
terrestre et cité de Dieu étaient intimement mêlées, et qu’il n’était
pas si loisible de les identifier au sein d’une vie qui se nourrit de
tout ce qu’elle trouve pour se justifier. Tant que la notion de Res publica
subsista, et quand elle revint dans la conscience des hommes, les
luttes politiques manifestèrent la propension des clans, des ordres, des
classes, des partis, à se projeter dans l’avenir pour établir ce que
d’aucuns considéraient comme l’ordre légitime des choses. Chacun au
demeurant, même dans les siècles « obscurs » où, selon toutes les
apparences, le christianisme appuyait son empreinte, ne remettait en
cause l’ordre naturel qui s’appuyait sur l’inégalité, la hiérarchie,
l’occupation justifiée de places prédestinées qu’il ne s’agissait
seulement que de consolider ou d’élargir. Les potentialités subversives
du christianisme, un christianisme au fond vulgaire, comme il y eut un
marxisme qu’on appela tel, n’apparaissaient pas, parce qu’on scindait
nettement le bas et le haut de la Création, et que les fins de la
Justice divines, parfois impénétrables, étaient reportées à plus tard,
si possible après la mort, ou à la fin des Temps.
Le
militant se trouvait donc chez les orants, les moines. Les évêques,
avant le Concile de Trente, ressemblent plus à des Princes qu’à des
Bergers soucieux de l’éducation de leur troupeau. L’engagement du
croyant, hormis lors de ces brusques flambées que furent les Croisades,
qui n’étaient pas si fréquentes, au fond, mis à part l’Espagne de la Reconquista (période où se développe la figure du militant, telle qu’elle se réalisa plus tard dans la vocation de l’hidalgo Ignace de Loyola), était de bien tenir son rôle dans l’économie divine. Cette idée subsiste chez Calderon, dans sa pièce El Gràn teatro del mundo, par exemple, où pauvre, riche, seigneur etc. ont leur rôle dévolu de toute éternité.
La
tension néanmoins prégnante dans l’anthropologie humaniste et baroque,
qui sourd parfois de minorités marquées par la structuration mentale
lentement instaurée par des siècles de christianisme, tension qui se
manifeste spectaculairement dans l’éruption de mouvements millénaristes,
comme les mouvements paysans allemands, comme celui des anabaptistes,
ou ceux des « Niveleurs » anglais, et même chez les jansénistes qui,
bien que fondamentalement dans l’incapacité de proposer un programme
politique, comme l’avaient fait les Réformés, ont durablement marqué de
leur empreinte militante le paysage politique de la France des XVIIe et XVIIIe
siècle, et bien plus tard, n’a pas été contrarié par l’adoption, au
sein des grands commis de l’État, des principes machiavéliens de la
Raison d’État, selon lesquels la fin justifie les moyens.
L’ironie
voudra que ce soit l’être le plus hostile à l’ancien monde, Lénine, le
fondateur du parti bolchevik, qui synthétise ces traditions pour unir
l’enrégimentement jésuitique et le prophétisme apocalyptique. La
puissance d’un programme comme celui contenu dans Que faire ?
ne peut s’apprécier que si l’on y distingue la jonction électrique entre
le formidable effondrement des valeurs provoqué par l’avènement de
l’ère moderne et l’exacerbation d’un vieux fonds mystique,
particulièrement présent en Russie orthodoxe, un peu moins dans l’Europe
occidentale agnostique.
On
découvrit il y a quelques décennies, au moment où mouraient ce que l’on
nomma les « grands récits » que l’entrée en militantisme possédait de
nombreux points communs avec la conversion, l’entrée en religion. Mais
on ne put le dire que parce qu’on en était sorti, et que dorénavant on
pouvait s’en moquer, comme du pape et des curés de village. Le
militantisme de masse devint aussi étrangement suranné que les voix
nasillardes de la T.S.F. et les chapeaux mous. Les sociologues et les
ethnologues s’en donnèrent à cœur joie. On perdit même l’habitude de
coller des affiches sur les murs. Et la production de « Grands récits »
fut remplacée par les stories telling, les compagnons de route
par des publicistes girouettes, et les électeurs par des consommateurs
d’offres politiques. Dans le même temps, les rivalités générées par la
Guerre froide, qui avaient donné l’illusion qu’un choix était possible,
devenaient des options de gouvernance.
Il
faut une perspicacité hors du commun pour saisir du premier coup d’œil,
qui vaut un instinct, la vérité d’un système, surtout quand on est
plongé dans les conditions horribles qui étaient celles d’Alexandre
Zinoviev, lorsqu’il avait 17 ans sous Staline. Du moment où la vue prend
un peu de hauteur, qui n’est certes pas celle de Sirius, la question de
savoir ce qu’il est possible de faire ou de ne pas faire se pose
autrement que lorsque elle reçoit l’écume des événements, à la manière
des journaux.
Dans le premier chapitre du Voyage au bout de la nuit,
Céline nous plonge dans une conversation de café du commerce. Bardamu
et Ganate, anticipant les anti-héros beckettiens, parlent de tout, et
changent d’avis en un temps record. La critique célinienne va loin. Car
ce qui est dénoncé, dans le Voyage, ce n’est pas seulement la guerre, la
colonisation, l’Amérique et la misère. Ce serait déjà beaucoup, mais
dès les premières lignes, on saisit l’angle par lequel il faut aborder
le monde contemporain, celui qui, faisant appel aux masses, est
responsable de dizaines de millions de mort et de l’assassinat d’une
civilisation comme on en a rarement vu dans l’Histoire. Ce n’est pas un
hasard que Le Temps, le quotidien à succès de la belle époque, vienne à
nourrir la conversation. Comme écrit Camus dans La Chute, un
autre livre sans concession lui aussi, « Une phrase leur [les historiens
futurs] suffira pour l’homme moderne : il forniquait et lisait des
journaux. ». Une remarque de Ganate nous met au fait, comme pour nous
offrir une clé : « … Grands changements ! qu’ils racontent. Comment ça ?
Rien n’est changé en vérité. Ils continuent à s’admirer et c’est tout.
Et ça n’est pas nouveau non plus. Des mots, et encore pas beaucoup, même
parmi les mots, qui sont changés !… » En plus de Schopenhauer, il y a
de L’Ecclésiaste et du Pascal chez Céline. Autant dire que
c’est un moraliste de notre Temps de détresse, comme Cioran. Avec
seulement de plaisir que le style.
Venons-en
justement, au style. Car il faut bien l’avouer, la dose d’optimisme
pour faire d’un homme un militant est à peu de chose près la même que
pour en faire un imbécile. L’aristocrate, comme le guerrier, sait bien
lui, que le cœur de ce phénomène somme toute étrange qu’est l’existence
est de savoir mourir élégamment. Tout le reste est du commerce et de la
réclame.
Comment
prendre néanmoins les situations les plus désagréables ou les plus
insupportables ? Les cas extrêmes ne semblent pas offrir beaucoup le
choix. Ce même Zinoviev, dont l’autobiographie est un bréviaire pour
tout dissident, sauva sa vie plusieurs fois par des gestes dont le génie
venait de leur folie même. Ainsi, au sortir de la Loubianka, escorté
par deux hommes du N.K.V.D., leur faussa-t-il compagnie de la manière la
plus improbable, les sbires ayant oublié quelque chose et l’ayant
laissé provisoirement sur place, dans la rue, ne pensant pas qu’il eût
l’audace de partir. Ce qu’il fit, sans le sou, sans rien, pour suivre un
destin picaresque. Et tragique.
Alexandre
Zinoviev, paradoxalement, ne ménageait pas sa peine lorsqu’il
s’engageait dans une activité. Il fut bon travailleur, bon soldat,
héroïque même. Comme Jünger fut un bon guerrier. Ce qui distingue le
rebelle véritable est sa pensée de derrière. Pascal en était un. Le non
que l’on porte au fond de soi est peut-être plus efficace que toute agit-prop.
Ne fût-on qu’un seul à dire non, la machine est déjà grippée. L’absence
d’assentiment, la passivité, la désertion morale sont bien plus
dangereux pour le totalitarisme, dur ou mou, que l’attaque frontale, qui
ne fait souvent qu’alimenter la propagande en retour et conforter la
police. À la longue, ce travail de sape, la multiplication des refus
intimes, parfois prudemment partagés avec des happy few,
travaille le sol qui soutient l’édifice. Car tout totalitarisme ne vise
pas que les corps : il ne peut subsister si ses membres n’adhèrent
pleinement à ses rêves, qui ne sauraient être que désirables.
La
logique du monde étant régie, depuis des millénaires, par une
destruction de plus en plus accélérée de la Tradition, le chaos est le
point terminus de son évolution, ce qui peut néanmoins offrir des
perspectives sportives permettant aux âmes guerrières d’exceller.
Claude Bourrinet http://www.europemaxima.com
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