Au printemps 1863, l’armée fédérale du Potomac se remet
difficilement du désastre qu’elle vient de subir à Chancellorsville,
sans compter, en décembre 1862, ses attaques inutiles et meurtrières
face aux collines de Fredericksburg. L’armée confédérée de Virginie du
Nord est au mieux de sa forme, malgré la perte de Stonewall Jackson, son
meilleur commandant de corps d’armée, qui a été blessé à mort, en plein
combat, par ses propres hommes.
La situation politique reste bloquée. Pour que l’Union admette une
fois pour toute la sécession des Etats confédérés, une victoire
militaire est essentielle. Le général Lee propose alors, au printemps,
un projet d’offensive audacieuse et dangereuse : toute l’armée de
Virginie du Nord et ses 75 000 hommes vont dégarnir la ligne de
protection de la capitale sudiste, Richmond. Cette armée va, en entier,
contourner par l’ouest l’armée fédérale et s’engouffrer dans le
Maryland, puis la Pennsylvanie. Elle passera pour se faire à l’ouest des
« blue hills », les collines bleues, mettant ainsi ces collines entre
elle et l’armée du Potomac, afin de masquer son mouvement. Elle arrivera
alors au nord de Washington.
Les fédéraux n’auront d’autre choix que de suivre cette armée. Si Lee
trouve le terrain favorable, il détruira l’armée du Potomac, et alors
Washington devra venir à composition. C’est ainsi qu’à la mi-juin 1863,
l’armée de Virginie du Nord en son entier commence une gigantesque
opération de contournement des fédéraux. Cette armée est constituée de
trois corps d’armée, dont chacun regroupe trois divisions. Ces divisions
sont géantes, de l’ordre de 8 000 hommes en moyenne chacune. Chaque
corps a près de 25 000 hommes sous les armes, alors que les corps
fédéraux ont du mal à dépasser les 11 000 hommes. Pendant que Lee
enclenche son offensive, l’armée du potomac, forte de 7 corps d’armée et
un corps de cavalerie, reste stationnaire. Elle a pansé ses plaies de
Chancellorsville, est prête à repartir au combat. Mais son commandement
est pendant quelques jours remis en cause.
Abraham Lincoln, furieux des échecs de sa meilleure armée, a décidé,
une nouvelle fois, de changer de commandant en chef. C’est George Gordon
Meade, commandant du Vème corps, qui reçoit l’honneur douteux de mener
au canon une armée qui, depuis deux ans, subit échec sur échec. Quand
Meade prend le commandement général, toute l’armée est déjà en train de
foncer vers le nord-ouest, ayant appris par sa cavalerie que les
sudistes sont en train de la dépasser par le nord. Commence alors,
pendant dix jours, une course de vitesse au pas des fantassins, entre
les trois corps confédérés qui foncent en Pennsylvanie, et les sept
corps fédéraux qui, avec retard, virent de leurs positions au sud et
font volte-face.
Quelles sont ces armées qui vont se rencontrer ?
L’armée confédérée, qui a subi des pertes terribles depuis deux ans,
s’est recomposée et s’est concentrée. Son infanterie est regroupée par
régiments au sein de brigades endivisionnées dans des formations énormes
de l’ordre de 7 à 8 000 hommes par division. Son artillerie est
regroupée, partie par corps d’armée, et partie dans une réserve générale
d’artillerie qui regroupe 130 pièces environ. Sa cavalerie est
indépendante, sous les ordres de JEB Stuart : elle a pour rôle, et de
servir d’yeux et d’oreilles à l’armée principale, et de créer le
désordre sur les arrières fédéraux. Cette double mission va l’empêcher
de donner toute son efficacité, et va s’avérer fatale aux corps
d’infanterie en gris.
L’armée fédérale a peu évolué depuis 1861, et est victime dans ses
composantes du refus de compléter les régiments aguerris par de
nouvelles recrues. De ce fait, ses corps d’armée sont plus nombreux que
les sudistes, mais chacun de ces corps est au mieux deux fois moins
nombreux en effectifs. Les régiments qui ont combattu ne sont pas
renforcés de recrues, ce qui amène certains d’entre eux à des effectifs
de bataillons ou moins, parfois 250 à 300 hommes pour un régiment.
Pendant ce temps, des régiments de nouvelles levées arrivent, à plus de 1
500 hommes, mais sans aucune expérience. Les divisions fédérales sont
alors constituées de manière dangereuse de brigades squelettiques mais
efficaces, accompagnées de brigades pléthoriques mais nulles en matière
de manoeuvre et de commandement. L’artillerie fédérale est
endivisionnée, et répartie pour ses réserves par corps d’armée, ce qui
la disperse. La cavalerie fédérale, en revanche, si elle est
indépendante comme la confédérée, est en train d’atteindre son point
d’excellence, tant en terme d’exploration que de combat rapproché.
La cavalerie arrive
Le 30 juin 1863 dans l’après-midi, le général de cavalerie US John
Buford, à la tête de sa division, arrive dans un petit patelin sans
intérêt. Le patelin se nomme Gettysburg. Dans la soirée arrivent devant
Gettysburg les régiments de la première brigade d’une division
confédérée. Le destin est en train de réunir ici près de deux cent mille
hommes. Buford est à la tête de 2 500 cavaliers et quatre batteries
d’artillerie à cheval. Il sait que, derrière lui, devrait arriver le Ier
corps fédéral commandé par le général Reynolds. Certes, mais quand ?
Face à lui, c’est la tête de colonne du corps d’armée confédéré du
général Ewell qui arrive. Le 1er juillet au matin, les premiers
régiments d’Ewell viennent au contact des cavaliers de Buford, et
commencent à contourner par le nord la colline de Gettysburg. Les
fédéraux se battent bien, très bien même. La division Heth du corps de
Hill, qui arrive face à la localité, est amenée à se déployer
complètement pour refouler les cavaliers bleus déployés en tirailleurs.
Les deux autres divisions du corps d’Ewell arrivent derrière et se
mettent à coulisser vers le nord de la zone des combats. Et encore après
elles arrivent les autres brigades du corps du général Hill, qui
démarre pour sa part un débordement par le front et la partie sud.
La pression s’accentue sur les fédéraux, quand, en milieu
d’après-midi, déboulent à leur tour les têtes de colonnes de Reynolds.
L’une des premières brigades fédérales qui se déploie est la célèbre
« Iron Brigade », unité d’élite dont nombre de ses fantassins portent
encore le chapeau à bord relevé de l’armée fédérale d’avant 1861.
Il faut prendre les round tops !
La « Iron Brigade » et les deux brigades qui la suivent s’abattent
brutalement sur les colonnes confédérées. La division CS de Heth est
démantelée par le choc, mais les deux autres divisions de Ewell arrivent
à leur tour et se mettent en ligne. La contre-charge sudiste prend de
plein fouet le Ier corps fédéral et le démolit littéralement en moins
d’un demi-heure. Reynolds lui-même est tué par un sniper sudiste. Le Ier
corps se replie sur les contre-pentes en direction de Gettysburg.
Le XIème corps fédéral, qui arrivait en deuxième ligne, ne tient pas
ses positions et part à moitié en déroute. Comme il est composé en
grande partie de volontaires d’origine allemande, et que ce n’est pas la
première fois qu’il se défait, les allemands attirent sur eux le dédain
et le mépris des généraux fédéraux : on est loin des grenadiers du
grand Frédéric ! Qui pourrait se douter que leurs frères, restés en
Europe, vont dans trois ans écraser l’Autriche et, dans sept, anéantir
la France impériale ?
En fin d’après-midi, les divisions de Hill se sont emparées des
abords de Gettysburg, face à la colline dite du « seminary ridge » en
raison d’un séminaire luthérien qui la domine. Elles commencent à se
déployer par le sud de la position principale, et ainsi commencent un
développement complet des corps sudistes face à des corps fédéraux qui,
eux aussi, arrivent les uns après les autres et se mettent en position
comme ils peuvent, la ou ils sont. La différence majeure est que les
confédérés sont en train de s’installer dans les fonds de vallée, alors
que les fédéraux occupent les hauteurs, depuis Gettysburg jusqu’au
massif rocheux de deux petites collines, les « round tops », Big Round
Top et Little Round Top. Entre ces deux collines rocheuses et
Gettysburg, une ligne de crête qui surplombe doucement les futures
positions confédérées.
Au soir et dans la nuit du 1er au 2 juillet, l’ensemble des corps
d’armée ennemis arrive et se met en place. Du côté sudiste, c’est
Longstreet, avec son superbe Ier corps, qui arrive enfin et vient
prendre la position centrale, entre Gettysburg et les Round Tops. Du
côté fédéral, pas moins de cinq corps d’armée arrivent, les uns après
les autres, et viennent s’échelonner en face.
La division de cavalerie de Buford, décimée par les combats
préliminaires, est retirée du front. Une brigade de cavalerie fédérale
reste en position au-delà de Gettysburg, commandée par un jeune général
de 23 ans qui s’appelle Georges Armstrong Custer. Meade arrive dans la
nuit, et donne l’ordre de tenir à tout prix, partout. Lee est lui aussi
arrivé au plus près de ses divisions. C’est à lui de lancer les dés, et
il le sait. L’attaque d’Ewell a été chaotique, n’a pas été centralisée.
C’est raté pour s’emparer de Gettysburg qui est devenu le môle de
l’armée fédérale. Lee décide alors de briser l’ennemi par l’autre flanc :
on attaquera par les Round Tops, afin de contourner le corps de
bataille US et de le démolir.
Au matin du 2 mai, une réunion dramatique a lieu au sein de
l’état-major confédéré. Lee indique la conduite générale de l’opération à
mener ce jour : prendre les round tops, frapper ainsi brutalement la
ligne fédérale à l’extrême de son flanc gauche, et de ce fait briser ses
lignes de communications intérieures. Le général Hood, dont la division
sera en tête de l’attaque, s’interpose alors en demandant, en
suppliant, que son axe d’attaque soit déporté un peu plus au sud des
positions, pour contourner les collines rocheuses et ainsi l’extrêmité
de la ligne de bataille yankee. Lee répond alors « l’ennemi est devant
nous, général, et nous allons l’attaquer. » Lee est dans la situation
terrible d’un général en chef qui est aussi au courant de la question
politique pendante.
Il lui faut, non pas vaincre l’armée fédérale du Potomac, mais la
détruire, pour amener à composition le gouvernement du Président
Lincoln. Ce sont les instructions qui lui ont été données, dans le plus
grand secret, en juin, par le Président Jefferson Davis. Il doit donc,
non pas contourner l’adversaire pour lui faire subir une défaite
tactique, mais l’attraper, l’étreindre, et le détruire. Hood est fou de
rage. Avant de lancer ses brigades à l’attaque du « devil’s den », la
tanière du diable, horrible amoncellement de rochers en plein massif
forestier qui empêche tout déploiement, il demande encore à pouvoir
maneuvrer plus au sud. Longstreet lui confirme l’ordre. Pendant que ses
caroliniens et ses georgiens chargeront, les texans de la division de
Mac Laws se déploieront en position intermédiaire et appuieront
l’attaque. Et Hood lance ses régiments.
En face, c’est le Vème corps fédéral, qui a pris ses positions,
plutôt mal que bien, la veille au soir et dans la nuit. Il est composé
de deux divisions d’infanterie composites, partie de régiments aguerris,
mais squelettiques, partie de régiments de nouvelles levées. Les
batteries d’artillerie du corps sont mal positionnées, car le terrain
est invraisemblable. Mais de toute manière les confédérés sont en
contre-bas : quand les canons sudistes se mettent à tirer, ils
n’abattent que des arbres … Les deux premières brigades de Hood font
alors mouvement vers le Devil’s Den et le Little Round Top.
Aucune coordination en face … devant le mouvement confédéré, une
brigade du Vème corps prononce de son propre chef un mouvement en avant,
en descendant les petites vallées du Big Round Top. Sidéré, un officier
d’état-major demande alors à son divisionnaire « mais qu’est ce qu’ils
font ? … » Son patron, imperturbable, lui répond : « ne vous inquiétez
pas, vous n’allez pas tarder à les voir revenir. » Le général de
division fédéral connaît son métier : lui a repéré les mouvements
convergents, assez bien coordonnés, des brigades sudistes qui commencent
à enserrer les hauteurs. Et en effet, les cinq régiments fédéraux de la
brigade partie à l’aventure viennent s’enferrer dans le mouvement de
progression sudiste, et se retrouvent rapidement pris entre trois feux,
presque encerclés par les puissantes brigades de Hood et une division
confédérée de renfort qui prononce son propre mouvement dans les fonds
de vallée.
La brigade fédérale est presque anéantie sur place, en moins de dix
minutes. Les confédérés prononcent alors leur mouvement et leur
progression vers le massif forestier du Little round top. L’artillerie
ne sert plus à rien au milieu des arbres, place au fusil et au revolver,
en tirant à courte distance. Hood resserre son dispositif. Pendant que
sa troisième brigade est lancée vers le Big round top, il concentre ses
deux autres brigades, en ligne par bataillons les uns derrière les
autres, pour s’emparer du Little round top et, avec les moyens dont il
dispose, opérer ce débordement par la droite qu’il avait demandé le
matin. Dans les hauts du Little round top, c’est la brigade commandée
par le colonel Vincent qui est en position.
Le régiment le plus en pointe, le dernier de toute l’armée fédérale,
est le 20th Maine, commandé par le colonel Chamberlain. Son régiment est
composé de vieilles troupes, mais réduit à moins de 300 hommes par les
pertes de l’année précédente. Après lui, vers le sud du champ de
bataille, il n’y a plus personne : tous les corps d’armée se sont
concentrés au nord, entre Gettysburg et le Big round top. Chamberlain et
ses hommes sont seuls. Chamberlain et ses hommes vont voir monter vers
eux, pendant plus de trois heures, compagnies après compagnies,
l’équivalent de toute une brigade confédérée, environ 2 600 hommes. Dans
le même temps, la deuxième brigade de Hood tente désespérément de
s’emparer du Devil’s Den. Hood, à leur tête pour être au centre de ses
formations, est grièvement blessé. Ses officiers le retirent du combat;
sa division n’est plus dirigée et continue, brigade par brigade, à
monter au massacre.
En haut du Litlle round top, le 20th Maine fait feu de tous ses
fusils. En face, ça tire aussi, et bien. Le régiment fond à vue d’oeil.
En désespoir de cause, Chamberlain donne l’ordre très rarement usité
dans les armées de la guerre de sécession de mettre baïonnette au canon,
et de charger l’ennemi à la baïonnette. Cet ordre n’est presque jamais
utilisé car les soldats de la guerre entre les Etats ne sont pas des
soldats de métier. Alors, les unités se fusillent même à courte distance
… Et ca marche.
Les confédérés ont la réaction normale de toute troupe chargée à la
baïonnette : ils se replient. Mais, dans cette pente rocheuse et
forestière, leur repli devient déroute pour plusieurs milliers d’entre
eux, car la brigade décimée sur le Little round top entraîne dans sa
retraite les voisins de la seconde brigade de la division Hood, qui a
elle-même perdu la moitié de son effectif et les trois quarts de ses
officiers. La division Hood du corps de Longstreet est réduite de
moitié. La division du général Mac Laws, qui l’a soutenu, n’a perdu
qu’un tiers de son effectif … Le beau Ier corps confédéré est en sang.
Les fédéraux conservent la position. Le 20th Maine et les 125 survivants
qui le composent viennent peut-être de gagner la bataille de Gettysburg
…
Partir ou attaquer ?
Au soir du 2 juillet, la situation est la suivante : les 75 000
hommes de l’armée sudiste de Virginie du Nord, ou plutôt ce qu’il en
reste, sont maintenant entièrement déployés, depuis « l’hameçon » que
constituent le Seminary Ridge et Gettysburg, jusqu’aux abords des Round
Tops, plusieurs kilomètres plus au sud, que les deux premières divisions
de Longstreet, celles de Hood et Mac Laws, n’ont pas réussi à prendre.
Les 90 000 hommes de l’armée fédérale du Potomac, eux-même bien entamés,
tiennent toute la ligne des collines qui vont de Gettysburg aux round
tops. Leur avantage est double : non seulement ils sont en position
haute, mais en plus leur dispositif, volontairement défensif, et le
terrain, font qu’ils tiennent les lignes intérieures du champ de
bataille. En d’autres termes, ils sont déployés à l’intérieur de
l’énorme courbe que représente le champ de bataille, ce qui permet à
leurs renforts de se déplacer rapidement d’un point à l’autre en cas
d’urgence. Inversement, les confédérés tiennent les lignes extérieures,
ce qui distend leurs formations. Mais ils sont en position de continuer à
attaquer, et gardent donc, a priori, l’initiative.
Dans la nuit arrive la troisième division de Longstreet, la division
d’infanterie de Virginie, commandée par le général Pickett. Cette
division existe depuis le début de la guerre et a participé à toutes les
grandes batailles. Elle est comme un symbole parce que ses régiments
sont tous Virginiens, et la Virginie a eu un rôle majeur lors de la
« révolution », la guerre d’indépendance américaine. Le premier
président américain, Georges Washington, était Virginien. Elle atteint à
l’été 1863 son niveau d’excellence, et va le conserver jusqu’à sa mort
en tant qu’unité combattante, c’est-à-dire … maintenant.
Hood est gravement blessé, on lui coupe une jambe sur une planche; sa
division a perdu la moitié de son effectif. Elle n’est plus
opérationnelle. La division de Mac Laws n’est plus en situation d’agir
seule, mais elle peut encore, et protéger le sud du champ de bataille,
et éventuellement concéder un renfort à une attaque centrale. Longstreet
concentre au centre du champ de bataille la division de Virginie,
renforcée par la division Pettygrew du corps de Hill. Ewell reste bloqué
du mauvais côté du champ de bataille, en haut de l’hameçon. Meade, de
son côté, redéploie ses corps entamés par les combats des deux derniers
jours. Le Vème corps, mal en point, est relevé et vient prendre une
position d’attente, en deuxième ligne derrière l’excellent IIème corps
de Winfield Scott Hancock … pile au centre de la position fédérale.
Le XIème corps du général Howard s’est en partie désintégré à la
suite du Ier corps de Reynolds, et est replié en contre-bas du seminary
Ridge. Bref, les corps affaiblis sont globalement rétrogadés en seconde
ligne, cependant que des corps d’armée frais ont pris le relai.
Depuis quinze jours, Lee s’est avancé en Pennsylvanie en étant sourd
et aveugle, car sa cavalerie, regroupée sous le commandement de JEB
Stuart, avait opéré une maneuvre de contournement total des corps
fédéraux, mais par l’est pendant que les corps d’infanterie sudistes
prononcaient leur mouvement par l’ouest. Si elle a mis un certain
désordre dans les colonnes d’approvisionnement, elle n’a en rien empêché
les mouvements des régiments nordistes pour poursuivre Lee. Pire,
pendant ce temps-là, l’état-major confédéré a presque totalement manqué
de renseignements sur les positions et les mouvements exacts de
l’adversaire. Quand, dans la soirée du 2, Stuart arrive à son tour, tout
content de son équipée de hussard, son entretien avec son général en
chef est assez pénible …
Et de toute manière il est trop tard : les armées sont au contact, et
Lee n’a plus d’autre choix que de continuer à cogner sur la ligne
fédérale pour la briser. Echec au nord de la position le 1er juillet,
échec au sud le 2 : c’est au centre qu’on va taper le 3, en mettant
toute la gomme.
La grande charge
La division de Virginie est intacte. Elle regroupe près de 6 000
hommes répartis en trois brigades, celles des généraux Garnett, Kemper
et Armistead. Il est décidé de la renforcer de la division de Pettygrew,
encore en mesure d’aligner plus de 3 000 hommes. L’ensemble regroupe 9
200 hommes, auxquels sont rajoutés une brigade de Pender à l’effectif de
1 700 hommes. Ce sont donc près de onze mille fantassins qui sont ainsi
concentrés dans les fonds, face au centre fédéral. Pour les soutenir,
Lee confie à Longstreet toute la réserve d’artillerie de l’armée,
commandée par le colonel Porter Alexander, un officier « napoléonien » :
il a 27 ans !
L’idée est simple et, comme aurait précisément dit Napoléon, toute
d’exécution. Il s’agit de briser le IIème corps fédéral par un véritable
barrage de boulets et d’obus, puis d’envoyer les onze mille hommes d’un
coup, dans ce genre de frappe d’une extrême brutalité dont l’infanterie
confédérée a l’habitude. Si le centre fédéral se rompt, c’est la
colonne vertébrale de l’armée du Potomac qui est brisée. Ses corps
désemparés, séparés les uns des autres, seront dispersés dans la
campagne environnante. Si le centre fédéral se rompt …
Après la guerre, James Longstreet témoignera avoir essayé de
dissuader Lee de cette attaque d’infanterie, en terrain découvert, sur
plus de deux kilomètres avant d’atteindre les lignes fédérales. En fait,
aucun témoignage au moment de la bataille ne permet d’assurer que
Longstreet, « mon vieux cheval de bataille » comme l’appelait Lee, se
serait ainsi opposé à l’attaque. On reprochera plus tard à Longstreet
d’avoir voulu ainsi, a posteriori, se défausser d’une décision qui
s’était avérée meurtrière. Ce qui est certain, c’est que lors de la
réunion d’état-major au cours de laquelle Lee a donné ses instructions,
Longstreet a déclaré que, selon lui, il fallait disposer d’au moins
quinze mille hommes pour être sûrs d’emporter la position adverse.
Toujours est-il que, le 3 juillet au matin, Longstreet, d’accord ou pas,
prend toutes les dispositions nécessaires et possibles pour que
l’attaque soit un succès.
Quand il apprend que l’artillerie de réserve a dû ramener en arrière
ses approvisionnements de munitions en raison des tirs plongeant et
sporadiques de l’artillerie yankee, il donne aussitôt l’ordre de prendre
le risque de rapprocher un maximum de caissons au plus près possible.
La division de Virginie est mise à couvert, sous les arbres de la
contre-pente. De là ou ils sont, les fantassins ne peuvent voir que
leurs canons, et le haut de la pente : rien de la position fédérale.
Leurs généraux de brigade ignorent donc deux choses, deux spécificités
qui vont leur coûter la vie à tous les trois. En plein milieu de leur
axe de progression, il y a une petite route, bordée des deux côtés de
hautes barrières de bois. Et le IIème corps de Hancock, sous la
direction de l’un des meilleurs chefs de corps fédéraux, s’est retranché
derrière des rondins et des murets de pierre. Son artillerie est encore
en arrière, tout en haut de la ligne de crête. Depuis sa position,
Hancock voit l’ennemi. L’ennemi ne peut pas le voir.
La matinée du 3 juillet est employée à regrouper les brigades. Du
côté nordiste, on se relache un peu; la journée est torride, les
rebelles ont subi de lourdes pertes les deux jours précédent : on peut
espérer un temps de répit. Vers 13h00 (13h07 aux montres de l’état-major
fédéral, une demi-heure après pour les confédérés mais peu importe), un
feu d’enfer est déclenché par Porter Alexander. Boulets pleins de tous
calibres, boulets creux, shrapnell, c’est un déluge de ferraille qui est
déversé par une artillerie confédérée tellement composite qu’elle
regroupe des pièces de toutes marques, et de nombreux calibres. Ca
n’arrange pas le réapprovisionnement. Hancock donne l’ordre à sa
première division de se pelotonner en se couchant par terre derrières
les murets de pierre. L’artillerie fédérale prend en plein une partie du
bombardement, mais réagit rapidement et se met à son tour dans la
partie. Le vacarme devient effrayant.
Sous les arbres, en bas de la contre-pente, les brigades de Pickett
attendent … Certains obus à longue portée fédéraux arrivent jusqu’à eux
et commencent à tuer. Au bout de près de trois quarts d’heure, alors
qu’il est clair qu’il devient plus qu’urgent d’attaquer puisque d’effet
de surprise, il ne faut plus en parler, Alexander prévient Longstreet
qu’il arrive au bout des réserves de ses premiers caissons. La réserve
générale de munitions est restée, par sécurité, deux kilomètres en
arrière, et il faudrait une demi-heure, en allant vite, pour
réapprovisionner toutes les batteries. Longstreet apparaît désespéré à
ses officiers d’état-major (indice que peut-être, en effet, il
« sentait » mal cette attaque) et donne l’ordre à Pickett de faire
avancer ses brigades.
Pickett lui-même est fou de rage : Lee a donné l’ordre que ses
divisionnaires restent dorénavant en arrière des unités, en raison d’un
trop grand nombre de morts chez ses généraux, car ils ont pris
l’habitude de trop s’exposer. Et il regarde alors se déployer et partir
ses trois brigades, épaulées par Pettygrew et Pender. La plus grande
charge d’infanterie du XIXème siècle depuis celle du Ier corps de Drouet
d’Erlon à Waterloo vient de commencer.
Charger à Gettysburg !
Ce sont les brigades Garnett et Kemper qui sortent les premières des
couverts. Leurs bataillons viennent sur l’artillerie d’Alexander, la
dépassent et se reforment. La brigade d’Armistead arrive en queue de
division. Les canons sudistes se taisent, car ils ne peuvent plus tirer
ayant devant eux, montant la pente, leurs propres troupes. Et, pendant
quelques minutes, un étrange silence s’installe, car l’artillerie
fédérale, qui se contentait pour le moment de contre-battre le tir
sudiste, s’est arrêtée à son tour. Hancock est un vieux combattant ; il
comprend tout de suite ce que signifie ce silence, donne l’ordre à sa
première division de se relever et de prendre ses positions de tir, à sa
seconde division de se rapprocher de suite. Le Vème corps est prié
également de se pointer avec ce qui lui reste. Dans le silence et la
chaleur étouffante, tout à coup, les fédéraux commencent à entendre les
roulements de tambours des régiments du sud, qui, alignés à la parade,
commencent à gravir la pente.
Les officiers d’artillerie du IIème corps n’ont pas besoin d’attendre
l’ordre de leur général : eux aussi ont des jumelles. Et l’artillerie
se met à tonner de nouveau, mais maintenant d’un seul côté. Cependant
que les brigades s’avancent, les premières arrivées de boulets et de
shrapnells commencent à trouer les rangs. Pas question d’accélérer tout
de suite la cadence de progression, car cela destructurerait cet
ensemble de 10 000 hommes, qui a pour objectif d’aborder la ligne
fédérale en ordre. Les rangs se resserrent, les unités continuent à
avancer.
Tout à coup, alors que le feu de l’artillerie nordiste semble
s’intensifier, les colonels des régiments de tête, tétanisés, tombent
sur la double barrière de bois de la route. Il faut alors en catastrophe
arrêter les colonnes, franchir les barrières le plus vite possible pour
se reformer de l’autre côté. Les fusants yankees commencent à dévaster
les premières unités, cependant que les coups à moyenne portée arrivent
maintenant en plein dans les bataillons intermédiaires. Armistead suit
toujours, sa brigade est à peu près intacte. Pickett essaye
désespérément de suivre la progression de ses hommes. La fumée devient
tellement intense que lui, à cinq cent mètres derrière, n’arrive plus à
repérer les positions exactes des brigades de tête.
Hancock, lui, commence à s’affoler en constatant qu’une marée
d’uniformes gris est en train de se déployer de toute part depuis la
route, et déferle vers ses positions. Il donne l’ordre à son artillerie
d’intensifier encore son tir, mais certaines gueules de canon sont déjà
au rouge, et les feux deviennent imprécis. Peu importe : à huit cent
mètres maintenant, tous les coups portent. Les brigades Garnett et
Kemper se mettent à fondre de manière terrifiante.
Une brigade d’infanterie fédérale fait mouvement sur le flanc droit
de la position, et se met à tirer sur les bataillons sudistes par le
côté. Garnett fouette son cheval et prend le galop pour entraîner ses
hommes décimés. Un coup de canon, de la fumée … le cheval du général
repart en arrière, la selle détruite et les étriers disloqués. Kemper
essaye de son côté, à la gauche de l’attaque, de grouper ses compagnies.
La brigade fédérale déployée le repère avec son état-major : une volée
de coups de feux, tous les officiers sudistes sont foudroyés, abattus
sur place de leurs chevaux. Armistead arrive de l’autre côté de la
route, et constate le désastre en train de se faire. Lui est à pied, en
tête de ses troupes. Il prend alors une décision.
Se saisissant de son chapeau à larges bords, il le plante sur son
épée, se retourne vers ses hommes et hurle : « Virginiens, Virginiens,
qui veut venir avec moi ? » et il part à la charge. Et toute sa brigade
se met à charger derrière lui, entraînant avec elle des débris des deux
autres unités. Et ils avancent, ils avancent. Les hommes tombent, la
troupe continue, Armistead devant et bien visible des tireux fédéraux
qui, pris d’un stress effroyable, n’arrivent plus à le viser. Et ils
arrivent au muret de pierre, sur les premiers canons fédéraux. Et ils
passent le muret. La défense fédérale manque se disloquer. Des renforts,
par régiments, par compagnies éparses, arrivent de partout.
Hancock hurle des ordres de regroupement; il prend une balle en plein
corps et tombe à son tour de son cheval. Ses officiers veulent le
relever; il leur lance « je vous interdis de me relever d’ici tant que
que le combat est en cours ! » Armistead arrive sur un canon, hurle de
son côté « la victoire est pour nous, retournez les canons, retournez
les canons ! » et à son tour reçoit une balle; il s’écroule, blessé à
mort. Sa brigade est anéantie. La grande attaque de la division de
Virginie a échoué, et vient de se terminer dans le sang et la fumée.
Le raconter est une chose, le vivre en fut une autre … et puis cette
charge d’infanterie fut filmée, en 1993, et dans les images que vous
allez voir, les milliers de soldats, confédérés et fédéraux, sont des
membres de groupes de reconstitution : observez bien les détails qui ne
trompent pas quand aux échelons de commandement et aux ordres donnés par
gestes : ce n’est pas le fait de figurants !
J’allais oublier un détail essentiel : regardez aussi l’environnement, car le film Gettysburg a été tourné sur les lieux même du champ de bataille, au sein du parc national américain qui préserve le site.
Sauver une armée
Lee, qui avait suivi avec angoisse puis avec désespoir l’attaque,
s’approche alors de Pickett, qui a l’air complètement égaré. « Général,
ressaisissez-vous : regroupez votre division » lui ordonne Lee. Et
Pickett, le regard dans le vague, lui répond alors : « mon général, je
n’ai plus de division … » Si Pickett n’a plus de division, Lee, lui, n’a
carrément plus de centre. Entre les divisions Hood et Mac Laws au sud,
et les divisions des corps de Hill et Ewell au nord, se trouve
maintenant un trou béant. Pour peu que les fédéraux passent à la
contre-attaque, c’est l’armée de Virginie du Nord qui risque
l’anéantissement.
Mais ils n’attaqueront pas. Vainqueurs, mais décimés, les régiments
des IIème et Vème corps arrivent à peine à tenir encore leurs positions.
Hancock est blessé et ne peut plus donner d’ordres. Meade, le général
en chef, se demande si ces fous de rebelles n’ont pas l’intention de
redéclencher une autre tempête, à l’une des extrêmités du champ de
bataille. Il n’ose pas bouger. Les premiers à reprendre leurs esprits
sont les confédérés. Lee, le désastre digéré, donne aussitôt une série
d’ordres extrêmement précis qui ont pour effet un repli général de
toutes les unités, avec artillerie, chariots, blessés : tout le monde
repart, dans la nuit même du 3 au 4 juillet par ou ils étaient venus
pour gagner la guerre de Sécession.
La retraite sudiste sera un modèle du genre, et Lee ramènera tout son
monde, sans même laisser derrière lui de blessés ou de traînards, de
l’autre côté des collines bleues. Meade, qui compte ses morts et n’ose
pas croire qu’il vient de gagner l’un des plus grands chocs de la
guerre, met trois jours à commencer une molle poursuite de l’adversaire.
Cette indécision dans le succès lui coûtera son commandement, le
président Lincoln appréciant assez peu qu’après tant de sacrifices on
ait laissé échapper la principale armée sudiste. Lincoln n’a pas tort
d’être mécontent. L’armée de Virginie du Nord a perdu le tiers de son
effectif, mais elle est encore combative et sera renforcée. La guerre va
encore durer deux ans …
A l’autre bout du pays, le même 3 juillet 1863, le général Pemberton
rend la ville de Vicksburg au général Grant et ses lieutenants, Sherman
et Sheridan. Le Mississippi est définitivement coupé pour la
confédération. Et Lincoln ne va pas tarder à appeler à l’est ces
généraux du front ouest, peu appréciés des état-majors de Washington,
limite vulgaires, mais qui, eux, « font la guerre » comme le demande le
Président des Etats-Unis à ses généraux depuis deux ans. La triade
infernale Grant-Sheridan-Sherman va crucifier la confédération, et, dans
un flot de sang, mettre fin à la guerre en la pratiquant de manière
totale mais aussi moderne, par une capacité inédite à l’époque de
modification permanente des lignes de communication.
Ils vont aller vite, de plus en plus vite. Les pertes humaines ne les
arrêteront pas, sachant qu’ils disposent d’une réserve d’effectif que
le sud ne peut pas se permettre. Sherman lancera la terrible course à la
mer, qui dévastera la Georgie et les Carolines. Sheridan et sa
cavalerie vont imposer aux sudistes de grandes batailles de cavaliers
qui n’étaient pas l’habitude dans la guerre. Il détruira la belle
cavalerie des gentlemen du sud à Yellow Tavern. Et Grant va imposer à
Lee une terrifiante guerre d’attrition, qui mènera à la destruction
presque complète de l’armée de Virginie du Nord, et à Appomatox.
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