La vulgate historique nous
dit que de nos ancêtres gaulois, il ne reste rien. La langue, les
coutumes, tout aurait été balayé en deux ou trois siècles par Rome, et
remplacé par une culture purement gréco-latine.
Si
je prends une carte de France et que je la compare aux frontières de la
Gaule antique telle que décrite par César, je vois pourtant, non une
ressemblance, mais plutôt une gémellité quasi-parfaite.
Objection,
me diront certains, la Gaule de Vercingétorix comprenait la Belgique et
la Suisse. Certes ; mais tout le monde sait bien que Suisses et Belges
francophones ne sont rien d’autre que des Français que des événements
historiques, qu’il ne nous appartient pas de relater ici, ont un jour
séparé de la mère-patrie. La langue française est en même temps le
marqueur d’une appartenance culturelle séculaire et une part essentielle
de cette culture. Nous pouvons en conclure que les Gaulois actuels sont
tout simplement les Européens de langue maternelle française. La
Belgique wallonne risque fort, d’ailleurs, de retourner à la France
d’ici peu.
Quant
à la Suisse germanophone et à la Belgique néerlandophone, qui faisaient
aussi partie de la Gaule antique, il nous suffira de préciser qu’elle
n’ont été germanisées que pendant les invasions barbares. On nous dit
que les Francs et autres peuplades d’outre-Rhin ont toujours été
extrêmement minoritaires en Gaule, ce qui est vrai, mais on devrait
préciser que, dans les régions frontalières du monde germanique, ce
n’est pas simplement à la prise du pouvoir politique par quelques bandes
d’aventuriers que nous avons assisté, mais à l’arrivée brutale de
peuples entiers, qui ont soit chassé, soit submergé les autochtones dont
l’identité celtique s’est effacée par dissolution ethnique.
La
partie de la Suisse et de la Belgique actuellement francophones sont
celles qui, à l’époque du déferlement venu d’outre-Rhin, étaient restées
majoritairement gauloises.
Cette
objection étant éclaircie, et sans oublier d’autres exceptions comme la
Corse, conquise ultérieurement, cette analogie
ethno-géographico-linguistique évidente nous oblige à considérer la
Gaule comme source du peuple ayant donné à la France son identité, et à
constater qu’il n’y a aucune rupture profonde entre le peuple gaulois et
le peuple français, du moins jusqu’à des événements migratoires récents
qui tendent à remplacer définitivement la conception ethnique du mot «
Français » par une définition juridique et contractuelle.
Depuis
très longtemps, nous vivons sur un mensonge : la croyance qu’une nation
peut abandonner tout socle ethnique historique pour n’être plus qu’un club politique,
l’adhésion de peuples venant de tous les coins du monde à deux ou trois
grands principes abstraits devant suffire à assurer leur insertion dans
la société humaine d’origine.
Le mot « France » symbolise à lui seul ce mensonge.
En
1792, pendant une de ces périodes incertaines ou il suffit d’un rien
pour que l’histoire bascule dans un sens ou dans un autre, plusieurs
pétitions furent adressées à la Convention pour que la France reprenne
le nom de Gaule. Voilà par exemple celle du citoyen Ducalle :
« CITOYENS ADMINISTRATEURS,
Jusques
à quand souffrirez-vous que nous portions encore l’infâme nom de
Français ? Tout ce que la démence a de faiblesse, tout ce que
l’absurdité a de contraire à la raison, tout ce que la turpitude a de
bassesse, ne sont pas comparables à notre manie de nous couvrir de ce
nom.
Quoi
! Une troupe de brigands (les Francs conquérants) vient nous ravir tous
nos biens, nous soumet à ses lois, nous réduit à la servitude, et
pendant quatorze siècles ne s’attache qu’à nous priver de toutes les
choses nécessaires à la vie, à nous accabler d’outrage, et lorsque nous
brisons nos fers, nous avons encore l’extravagance bassesse de continuer
à nous appeler comme eux !
Sommes-nous donc descendants de leur sang impur ? À Dieu ne plaise, citoyens, nous sommes du sang pur des Gaulois !
Chose
plus qu’étonnante, Paris est une pépinière de savants, Paris a fait la
révolution, et pas un de ces savants n’a encore daigné nous instruire de
notre origine, quelque intérêt que nous ayons à la connaître. »
« Il est deux qualités, disait César, plus importantes que tout pour les Gaulois : bien se battre et bien parler. »
Cette dernière assertion, au vu de notre histoire, semble se vérifier.
L’éloquence fut, jusqu’à nos jours, un élément tout à fait central dans
la façon dont de grands hommes surent s’imposer.
Remontons
beaucoup plus loin dans le temps, au IIe siècle de notre ère. Un Grec,
Lucien de Samosate, se trouve, en terre gauloise, face à une
représentation d’Ogmios, équivalent selon lui d’Hercule. Ogmios a bien
les attribut d’Hercule : couvert d’une peau de lion, il porte à la main
droite une massue, dans la gauche un arc, à ses épaules un carquois.
Mais, alors qu’Hercule est chez les Grecs un personnage jeune et musclé,
Ogmios a l’apparence d’un vieillard décrépit.
Plus
étrange encore : le bout de la langue d’Ogmios est percé par de petites
chaînettes, qui relient le dieu gaulois à une multitude d’hommes aux
oreilles attachées par ces liens. Le dieu marche en entraînant ces
hommes derrière lui, tout en se retournant vers eux pour exhiber un
large sourire, alors que ceux-ci, loin de paraître contraints, le
suivent avec un bonheur visible.
À
ce stade, Lucien de Samosate se trouve dans le brouillard le plus
complet quant à la signification de cette scène. Voyant son désarroi, un
Gaulois, parlant le grec, lui donne la clef de cette allégorie :
«
Je vais vous donner le mot de l’énigme, car je vois bien que cette
figure vous jette dans un grand trouble. Nous autres, Celtes, nous
représentons l’éloquence, non comme vous, Hellènes, par Hermès ! Mais
par Hercule, car Hercule est beaucoup plus fort. Si on lui a donné
l’apparence d’un vieillard, n’en soyez pas surpris, car seule
l’éloquence arrive dans sa vieillesse à maturité, si toutefois les
poètes disent vrai : “ L’esprit des jeunes gens est flottant mais la
vieillesse s’exprime plus sagement que la jeunesse. ” C’est pour cela
que le miel coule de la bouche de Nestor et que les orateurs troyens
font entendre une voix fleurie de lis, car il y a des fleurs du nom de
lis si j’ai bonne mémoire. Ne vous étonnez pas de voir l’éloquence
représentée sous forme humaine par un Hercule âgé, conduire de sa langue
les hommes enchaînés par les oreilles ; ce n’est pas pour insulter le
dieu qu’elle est percée. Je me rappelle d’ailleurs que j’ai appris chez
vous certains ïambes comiques : “ Les bavards ont tous le bout de la
langue percé. ” Enfin, c’est part son éloquence achevée, pensons-nous,
qu’Hercule a accompli tous ses exploits et par la persuasion, qu’il est
venu à bout de tous les obstacles. Les discours sont pour lui des traits
acérés qui portent droit au but et blessent les âmes. Vous-mêmes dites
que les paroles sont ailées. »
Cette
conception gauloise de l’autorité est le contraire exact de la
conception romaine ou islamique, où seul la trique et la promesse
d’avantages matériels peuvent entraîner des millions d’hommes à la suite
d’un seul.
Relisons Camille Jullian : «
L’action de Vercingétorix était à la fois plus limitée et plus vaste
que celle d’un dictateur militaire. Elle était d’abord tempérée par les
rapports permanents avec les chefs supérieurs des cités confédérées ; il
n’était pas dans la nature des Gaulois d’obéir sans condition et sans
discussion au général qu’ils avaient élu même à l’unanimité [...] Il
fallait, avant les questions importantes, que Vercingétorix les réunit
en conseil ; il fallait, après l’événement, qu’il rendit compte de ce
qu’il avait fait [...] »
Vercingétorix,
en charge non pas d’un « État », mais de tribus totalement
indépendantes qui avaient décidé de se coaliser autour de lui contre
l’envahisseur, devait sans cesse prouver qu’il était le plus apte à les
mener à la victoire. Les Gaulois le suivirent parce qu’ils reconnurent
aussi en lui un idéaliste qui ne cherchait aucun intérêt personnel, qui
avait décidé de lier irrévocablement son destin à celui de son peuple.
C’est d’ailleurs en toute logique qu’il finit, cinq ans après la
reddition d’Alésia, étranglé comme une bête dans une prison romaine.
Vercingétorix
employa, pour fédérer autour de son nom la majorité des tribus
gauloises, deux armes, le courage et l’éloquence, qui confirment
parfaitement le propos de César.
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