L’œuvre
d’Akira Kurosawa est d’une profondeur rarement égalée. Ses films sont
une méditation imprégnée d’esprit zen. L’amertume liée à l’exercice
dérisoire du pouvoir et du jeu mortel des apparences souille toute
aspiration à la pureté ou à la paix, sinon même à la force véritable.
C’est le cas par exemple dans cette adaptation emblématique de Macbeth
qu’est Le Château de l’araignée, véritable chef d’œuvre irrigué par l’esthétique du théâtre Nô.
L’analogie
avec l’histoire millénaire de notre civilisation occidentale n’est pas
fortuite. Jadis, la lutte entre le Sacerdoce et l’Empire, entre le
pouvoir spirituel de l’Église, tentée par la théocratie, et celui,
terrestre, du Saint-Empire romain germanique, a ouvert la voie à la
révolte du kshatriya, du guerrier, et, finalement, a permis aux
États modernes d’asseoir une domination dégagée des contraintes de la
Tradition, entraînant une dérive dont nous sommes les acteurs. Le
déséquilibre entre la force armée et l’inspiration spirituelle a mené à
un déchirement entre les deux tensions structurantes de la société,
entre deux dynamismes qui, sous l’angle de la Tradition, se doivent
d’être unis pour empêcher le monde de sombrer dans le déclin, dans l’âge
de fer. En effet, l’axe central, l’essieu qui meut la roue, le «
moteur immobile », source de légitimation et d’énergie, noue un lien
harmonieux entre l’impératif contemplatif, la méditation, et l’éthique
de l’engagement, le devoir chevaleresque de dépassement et de sacrifice.
Le regard tourné vers l’ailleurs transcendantal, vers le monde divin,
vers l’Un, « informe » (donne forme et sens) à l’immanente
pluralité du monde humain. Son absence serait l’éclatement de monades
erratiques. La rupture entre les deux puissance souveraines, dont l’une,
par sa proximité avec les forces démoniaques et telluriques de la
nature se devait d’être soumise à l’autre, supérieure par sa capacité à
donner une signification au déploiement de l’action, a éloigné la
société, progressivement, de toute validité, de tout bien-fondé, jusqu’à
ce que la guerre elle-même, mobilisation extrême au service du massacre
et de la destruction totales, fût l’expression du nihilisme et de la
volonté intégrale de puissance.
Dès
lors que la pente est prise, il est presque impossible de remonter vers
l’amont. L’action détient une supériorité par rapport à l’esprit de
méditation, une séduction capable de toucher vigoureusement la nature
humaine, qui est fascinée par le bruit, la fureur et les modifications
spectaculaires du monde, et prodigue en dépenses d’énergie et de sang.
C’est là le côté sombre de la condition guerrière, mais, notre époque,
si avancée dans la voie plébéienne, met en sus l’obligation de résultat,
l’impérieuse nécessité de voir bouger les choses. Aussi l’avenir
semble-t-il le produit de la technique. La médiatisation prométhéenne
entre l’homme et la nature s’est autonomisée, et le monde, création de
l’artifex, redevable des lois de la métis, de la ruse
et de l’astuce, du savoir-faire et du calcul, est devenu une seconde
nature, un milieu où le jeu se conjugue au caprice, le désir de
possession à celui de destruction. Si bien que l’homme, ce sorcier,
éprouve l’hybris enivrante d’être un dieu pour lui-même.
Notre
âge, de façon ironique, a vu dans le même temps une survalorisation du
geste et sa perte de substance. Les combats d’ombres et leur
spectacularisation rendent la politique aussi impuissante qu’un coup
d’épée dans l’eau.
Claude Bourrinet http://www.europemaxima.com
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