Ankara persiste dans sa demande d’adhésion à l’U.E. mais, simultanément, élève la voix contre Bruxelles et contre Chypre
La
Turquie est prête à respecter n’importe quelle décision de l’U.E. quant
à la demande d’adhésion turque, même un « non », mais le processus des
négociations doit être mené jusqu’au bout. Telle est la teneur de la
requête formulée récemment à Berlin par le président turc Abdullah Gül,
au cours d’une visite de quatre jours en Allemagne, pays où vivent 3,5
millions de personnes d’origine turque, et en présence de son homologue
allemand, Christian Wulff. « Nous accepterons de ne pas être membres de
l’U.E. si le peuple d’un seul pays de l’U.E. le refuse ou considère que
la Turquie constituera un poids », a souligné Gül lors d’une conférence
de presse, en présence de Wulff; Gül se référait à l’éventualité
d’organiser des référendums nationaux à propos de l’adhésion d’Ankara à
l’Union. « Je pense que les débats récents sur l’adhésion ou la
non-adhésion de la Turquie ne sont pas nécessaires. Avant toute chose,
la Turquie doit recevoir la possibilité de mener les négociations
jusqu’au bout », a poursuivi Gül. Ces paroles ont reçu l’accord du
président allemand, qui semble avoir pris ses distances par rapport à la
Chancelière Merkel, qui demeure ferme dans son opposition claire et
nette à toute adhésion turque. Pendant le dîner officiel organisé en
l’honneur de son hôte turc, Wulff a affirmé que les négociations en vue
d’une adhésion à l’U.E. doivent être menées de manière plus correcte,
plus ouvertes aux espérances turques. « L’U.E., elle aussi, doit
travailler de manière plus active, afin que le processus d’adhésion
puisse progresser, et doit également garantir à ses interlocuteurs turcs
une attitude réceptive jusqu’au moment où la Turquie, finalement, aura
concrétisé toutes les conditions nécessaires pour entrer dans l’Union »,
a souligné le chef de l’État allemand.
Madame
Merkel, tout comme le chef de l’Élysée Nicolas Sarközy, propose un
partenariat privilégié entre l’U.E. et la Turquie, soit un projet que
Gül a défini « difficile à comprendre », vu que l’Union douanière en
vigueur consent déjà des rapports privilégiés. Ankara, en 2005, avait
entamé les négociations en vue de l’adhésion après avoir reçu le feu
vert unanime des partenaires de l’Union. Mais ces négociations se
déroulent au ralenti : seuls treize chapitres sur vingt-cinq ont été
abordés. Qui plus est, la Chancelière allemande a exprimé au Président
turc ses préoccupations à propos des tensions croissantes entre Ankara
et le gouvernement israélien, tiraillements qui ont miné les rapports
entre les deux pays du Proche-Orient.
Lors
de l’entrevue qui eut lieu dans les bureaux de la Chancellerie, les
deux parties ont réitéré leurs positions quant à l’entrée de la Turquie
dans l’U.E. et abordé ensuite la question du printemps arabe. Gül a
répété publiquement que la Turquie demeurait toujours candidate à
devenir membre à part entière de l’U.E. Officiellement, l’Allemagne est
ouverte à cette éventualité mais le parti de la Chancelière, la C.D.U.,
entend offrir aux Turcs une forme différente d’association, c’est-à-dire
un partenariat stratégique qui exclurait l’adhésion à plein titre à
l’U.E. Au cours de la même journée, les interlocuteurs ont abordé aussi
les attaques proférées par le ministre turc des Affaires étrangères,
Ahmet Davutoglu, contre les pays européens, accusés par lui de donner
asile aux séparatistes kurdes du P.K.K. (Parti des travailleurs du
Kurdistan) qui, au départ de l’Europe, continuent à financer des
activités terroristes, à procéder à du recrutement, à diffuser de la
propagande et à se livrer au trafic d’armes. Cette attaque du chef de la
diplomatie turque s’est effectuée à l’occasion d’une conférence sur la
lutte internationale contre le terrorisme, qui s’est tenue à New York
pendant la 66e Assemblée
générale des Nations Unies. Davutoglu a expliqué qu’au cours de ces
derniers mois, la Turquie a été confrontée à une recrudescence des
attaques du P.K.K., une formation politique, a-t-il ajouté, « qu’Ankara
continuera à combattre avec toutes les mesures qui s’avèreront
nécessaires », toutefois dans le respect des principes démocratiques.
Mais
les tensions entre Ankara et Bruxelles ne se limitent pas à la question
kurde. Il y a aussi les rebondissements dans la question cypriote :
Nicosie entend aller de l’avant dans les travaux de prospection, lancés
en vue de découvrir des gisements d’hydrocarbures dans la zone
économique exclusive de la République de Chypre. Or cette zone
d’exclusivité chypriote, les Turcs la réclament pour eux aussi. Un
fonctionnaire responsable de l’énergie auprès du département du commerce
à Nicosie a confirmé que la firme Noble Energy, basée à
Houston, a commencé ses explorations en vue de trouver pétrole et gaz au
large de la côte méridionale de Chypre. Entretemps, un communiqué,
publié sur le site du ministère des Affaires étrangères de Nicosie, a
répété que « la République de Chypre maintient ses propres droits
souverains sur la plate-forme continentale en accord avec les lois
internationales et aucun autre accord ou aucune décision de la part de
la Turquie aura des conséquences sur l’exercice de ces droits ». Et le
communiqué souligne : « L’annonce faite par la Turquie constitue un
nouvel acte de provocation contraire aux lois internationales ». Ces
termes condamnent expressis verbis la décision du gouvernement
turc de faire surveiller par des navires de guerre et des avions
militaires, prêts à intervenir, les opérations de forage et de sondage
que Chypre vient d’entamer en mer. Ces moyens militaires devront en
outre défendre le bon déroulement de travaux de même nature que la
Turquie commencera très prochainement.
Les
tensions actuelles éloignent encore davantage dans le temps le projet
de réunifier l’île, divisé en un Sud grec-chypriote et un Nord colonisé
par les Turcs. Ankara a en outre menacé de suspendre les relations avec
l’U.E. si, l’an prochain, Bruxelles concède à Chypre la présidence des
institutions européennes, à laquelle l’île a droit selon le principe de
rotation en vigueur. Nous faisons donc face à une ligne politique,
délibérément choisie par Ankara, qui contribue à éloigner toujours
davantage la Turquie de l’U.E. La Turquie a donc bel et bien opté pour
une stratégie néo-ottomane visant le contrôle direct et absolu d’Ankara
sur toute les zones voisines, au Proche Orient comme en Méditerranée
orientale.
Andrea Perrone http://www.europemaxima.com/?p=2259
• D’abord paru en italien dans Rinascita, Rome, 21 septembre 2011, puis mis en ligne sur Euro-Synergies, le 2 octobre 2011.
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