L’Espagnol est sobre, loyal, patient et désintéressé ;
il est fier, il est brave, il est religieux. Que lui veut-on
de plus, ou de moins ? Il a les défauts de ses vertus,
mais il n’a pas de vices.
il est fier, il est brave, il est religieux. Que lui veut-on
de plus, ou de moins ? Il a les défauts de ses vertus,
mais il n’a pas de vices.
Bonald
Pour vivre hors de la matrice,
il ne faut pas filer au fin fond de l’Amazonie ou de la Sibérie. Cette
folie ne dure que quelque temps, le temps de faire un reportage. On
sautille partout et puis il faut rentrer en avion ou en bécane.
Il faut rester en un lieu où l’on ait la force de rester. C’est une
question d’habiter avec soi-même, non de filer avec soi-même. La matrice
est la fuite, et le refus de l’être. Il faut donc être en un lieu où
l’on ne mesure pas le temps d’une fuite. L’église est une nef, un
vaisseau, et pas un fleuve. On laisse le fleuve à Héraclite et au
capitalisme en continu, on réalise le christianisme champêtre, ce
clavecin bien tempéré du monde. C’est cela "habiter", et c’est le champ
du monde. Comme a dit un écolo pour une fois bien inspiré, la terre
donne et produit pendant mille ans ou plus, la construction deux mois
par an ou bien zéro. A méditer à l’heure où notre terre est recouverte
(disait Mumford) de détritus urbains, à méditer quand notre euro vaudra
zéro.
***
Vivre hors de la matrice ne doit pas durer le temps d’un caprice,
d’une rupture, d’une vacance. Je ne mesure jamais, me dit mon logeur
José, ancien maire de Trevelez.
José a construit des centaines de mètres carrés avec les pierres de sa
rivière, mais il n’a pas mesuré ! Il travaille douze à quinze heures par
jour, mais il n’a pas mesuré. Il porte la même chemise propre et
repassée pour travailler depuis dix ans, mais il n’a pas mesuré. Il a
peut-être trop construit mais comme dit Bonald, c’est le défaut de ses
vertus et ce n’est pas un vice.
Le vice est venu dévorer la côte d’usure en Espagne, car comme a dit
Piéplu, les cons sont sur les bords. José me donne l’exemple de sa
sagesse dans son village construit non seulement à la campagne mais
aussi - mais aussi, pour faire rager le trop spirituel Allais - à la
montagne. Il a gardé sa famille autour de lui, grands enfants y compris.
Pourquoi envoyer ses enfants comme tant de Français à Singapour ou à
Seattle ? Qu’y a-t-il là-bas, à part quelques dollars de plus, vite
dépensés dans les avions et dans l’immobilier ? La société où tout est
basé sur le fric est de moins en moins rentable, elle est de plus en
plus radine. Que j’en ai connais des gens, partout, qui vivent mal avec
dix ou vingt mille dollars mensuels...
José a vu arriver les touristes dans ces parages hauturiers de nos
Alpujarras, mais il affirme que le tourisme de Trevelez est un tourisme
lent. Eloge de la lenteur... On vit d’autre chose ici, et c’est cette
autre chose qu’il convient de découvrir et de préserver. Maire humble,
sans indemnités ni casseroles aux fesses, candidat à la non-réélection
(ce qui me paraît une excellente option en politique : on ne se fait
réélire que si l’on veut durer par intérêt, alors qu’on se fait élire
pour un programme (soi-disant ; le programme de José c’était les
sentiers, José était un pontife !).
Un de mes cousins aussi, nommé Augustin, était maire en Lozère de son
village. Le reste de sa vie, il taillait des pierres, construisait des
maisons qu’il me signalait sur la route, à des kilomètres de chez lui.
Lui aussi n’a été maire qu’une fois. Il faut être mère plusieurs fois et
maire une seule, notre société fait tout à l’envers.
***
Les grands américains ont tout dit en deux phrases : Thoreau,
qu’il ne faut pas être l’esclave de sa conscience (on accuse la société
de notre malheur, mais nous en sommes les seuls auteurs) ; Poe qu’il
faut renoncer à toute ambition abstraite. De ce fait nous restons alors
tranquilles pour nous adonner à la grandeur concrète : la maison, le
jardin potager, la forêt, l’animal, la famille, l’équilibre vital. La
civilisation industrielle presque a tout détruit et tout homogénéisé
pour presque rien en 200 ans, et elle a disparu ; la civilisation
postindustrielle et virtuelle, nous le voyons, n’est rien, quand on
n’est pas dans la technophilie et l’addiction médiatique. Elle n’est que
"presse digitation", "com. inique action". Elle passera après avoir
occupé l’esprit de quelques agités de la politique et des affaires à qui
il faut empêcher de détruire ce qui reste à détruire, libertés y
compris. Mais ne polémiquons pas, Léon Bloy l’ayant fait mieux que
nous :
« Et l’époque est sans doute peu éloignée où les
hommes fuiront toutes les vanités du monde et tous ses plaisirs et se
cacheront dans les solitudes pour se consacrer entièrement,
exclusivement, aux AFFAIRES. »
Et bien c’est fait.
Le coeur de Trevelez - avec les jambons, de haute tenue, et qui
incarnent ici, vrais instruments de combat, l’esprit serein de la Reconquista
- ce sont ses jardins. Ils compénètrent le village, ils vivent avec
lui. La construction n’a pas osé trop empiéter, c’aurait été trop
d’impiété. Au contraire en Espagne depuis la Crise (une expérience
intéressante, qui finalement renforce la famille, la non-violence, la
balance commerciale, les solidarités, qui déconnecte les gens des
ruineux médias, et qui les rapproche de ce qui donne immédiatement, la
terre justement comme on dit aujourd’hui encore ici à la télé...) on
reconnaît une petite renaissance terrienne et tellurique. On redécouvre
l’intérieur, on n’est plus à la plage.
***
Donc José file à cinq heures du soir à sa huerta, où il
cultive son jardin. Il a planté beaucoup de framboises, des cerisiers,
des pommiers, de poiriers, il aime les patates, les tomates, du persil
pour chaque jour, des courges et courgettes, des haricots pour plats
typiques (dit ma femme, élevée dans le devoir de Dvor dans la défunte
Union soviétique), concombres et carottes (attaquées par des taupes
aussi aveugles que nos politiciens), des aubergines (le mot en
castellan, berenjena, m’a toujours enchanté !). Il ne fatigue
guère, comme tous les gens qui travaillent durement. Ils se plaignent
brièvement, se remettent à l’ouvrage, et la douleur trépasse. L’inverse
du citadin que je suis, et qui emphatise sa douleur, quand il ne la crée
pas mentalement. Tout est dans la conscience, Thoreau toujours. Le
dynamisme de la population du village, dans une région enkystée par
l’obésité, fait plaisir à voir. Il faut voir ces ancianos comme
on dit dresser les meules à la nuit tombante ou se presser le matin dans
un sentier de montagne pour quelque petite affaire. Trevelez est
d’ailleurs une cité silencieuse : le flot de purin de la mélodie
mondiale ne l’atteint pas, ou alors peu. On apprend à vivre avec un
petit silence mondain, entrecoupé des chansons du torrent, du
hennissement équestre, de l’aboiement lointain, (les chiens d’ici sont
bien doux, bien élevés et le maître n’a pas été dressé à ramasser leur
merde). Le frémissement de la montagne à l’apparition de la lune pleine
(assez phénoménale ici) ou du soleil suffit à exalter le silence. La
montagne d’ailleurs, l’été comme l’hiver, devient terrain de sport, avec
le touriste moyen en bâton de marche nordique et maillot de bain, la
tête couverte comme Lawrence d’Arabie mais les cuisses grillées à l’air,
sous une intensité solaire tout aussi olympique. Mais ces gens-là
repartent vite et la montagne reste la source de l’eau pure et du
discret mystère. On voit parfois un promeneur libre se livrer à l’étude
de l’herboristerie.
***
Ce n’est pas parce qu’on est dans un village que l’on est hors de la
matrice. Voyez le village de France, ses banques, ses débits de boisson
(relire Céline et Mirbeau
à ce propos), ses salons d’esthétique (Marguerite, suis-je belle, mon
miroir, etc.), ses agences immobilières (ô désastre mondain !) ; et puis
aussi ses pharmacies car dans notre monde de malades imaginaires... Il
faut donc bien considérer en entrant dans un village pour s’y retirer ou
s’y étirer à quelle distance il se tient de la matrice. Au cas
contraire, rester en ville. La banque a été ici le vrai détonateur, le
vrai problème, la vraie matrice, avec l’euro le vrai péché (la dette, en
latin d’église : dimitte debita nostra...) ; profitant comme
tous les tentateurs moins du vice que de l’absence d’une certaine vertu
que l’on nommait jadis méfiance. On la transforma en préjugé et tout le
monde se ruina pour faire plaisir à la Bête.
Ce n’est pas non plus parce qu’on est hors de la matrice que l’on ne
sait rien faire. Je dirai même l’inverse : en sortant de la matrice, on
redécouvre le monde matériel, on quitte l’idéalisme et puis le virtuel,
on redécouvre la matière et l’incarnation. Tout le monde ici sait
bêcher, sarcler, planter, réparer, bricoler, repriser, édifier,
dépanner, se soigner. L’homme autarcique, contraire au libre-échange
globalisé, règne en maître sur son petit territoire qui devient grand
comme le monde. C’est Chesterton
qui en parle quelque part de ce bourgeois mondialisé qui vit dans un
monde petit (à Seattle, à Singapour), quand notre paysan polyfacétique
et polytechnicien, banquier, chimiste aussi, cuisinier, physicien,
survit en vrai seigneur dans le microcosme absolu.
Comme le marin hauturier ou le pêcheur d’antan, José a appris à tout
faire. Je me rappelle avec émotion mon cousin Augustin, dieu bricoleur
(le samilnadach chez nos ancêtres) lorsqu’il discutait avenir
avec sa soeur en un patois parfait. C’était aussi un homme de la
Renaissance, la vraie, pas de celle des pauvres comme Jobs qui tripotent
leur Androïd ou le Smartphone sans savoir ni ce que c’est ni où c’est fabriqué.
Il faut apprendre dans quel monde on survit, le savez-vous, amis ?
***
On raconte que Tolkien fut émerveillé à Venise par l’absence de
l’automobile. Ailleurs, il écrit qu’à l’occasion de l’ouverture d’une
énième station-service on se trouve au Mordor. Il est important au vrai
d’échapper à l’information, à la presse oppressante (on ne voit même pas
de journaux ici, cela n’intéresse plus personne comme dans ce film de
Philippe de Broca où Marielle découpe toutes les mauvaises nouvelles, ne
laissant au pékin qu’un lambeau de journal) qui remue le scandale, mais
il est aussi important de retrouver le cheval. Ce serait bon un monde
où l’on renoncerait au moteur. Le village interdit ici physiquement
l’utilisation de la bagnole, donc on monte, on descend, on monte à
cheval, on vit dans l’essence de la science silencieuse. Evidemment, on
doit bien sûr avoir parfois recours à cette mécanique pour quelques
courses lointaines. Sortir du village ou y venir en temps de crise avec
un baril coûteux devient obtus.
José, qui est politiquement d’une gauche bon teint travailleuse -
sans donc me prendre la tête une seconde, ni se la prendre -, me raconte
sa jeunesse : il avait seize ans, il avait quitté l’école avec donc
toute sa tête, il transportait les vaches dans la province de Cordoue,
plus belle ville de ce monde, par groupes de 400. Il y allait à pied,
avec un petit groupe, dormant à la belle étoile ; on partait en novembre
au moment des frimas de la montagne (on est quand même à 1600 m ici).
Pas une plainte, pas un bobo, des petits veaux naissaient, ils
retrouvaient leur mère dans le petit troupeau, et on suivait la route
jusqu’à Cordoue. Parfois on se perdait dans un pueblo, on doutait
d’une route ou pire de la rue. Eh bien me dit José, on laissait partir
avant les plus expérimentées des vaches et elles retrouvaient bravement
le chemin, avec toute leur tête. Ce n’est pas si sot une vache ; on la
trouvait d’ailleurs dans notre crèche.
***
J’arrête là, je n’écris plus de livre, l’époque ne s’y prêtant plus
(on a autre chose à faire, des affaires et des guerres notamment). José
apprend deux choses : la chair est faible, certes : on ne veut pas se
baisser pour travailler la terre, on ne veut pas se lever, on ne veut
pas marcher ; mais l’esprit aussi est faible. On préfère l’HLM et le
poulet aux hormones comme dit Jean Ferrat, à toute autre vie moins
urbaine.
Et qu’on ne me casse pas les pieds ou souille mon texte avec le retour à la terre.
Je parle d’un retour à la raison.
Nicolas Pérégrin http://www.france-courtoise.info/?p=1483#suite
Contact José : Meson Del Jamon, barrio Medio, Treveléz. Espagne
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