Nous sommes tous des ninjas ! Ni indemnités, ni jobs, ni actifs, seulement des dettes.
Dans cette chronique Michel Geoffroy se livre avec son alacrité habituelle à l’analyse de l’essai de Naomi Klein « La Stratégie du choc/La montée d’un capitalisme du désastre », paru en 2007 au Canada et traduit en français en 2008 : un éclairage profond sur la nature des post-démocraties occidentales.
Polémia.
Polémia.
Dans Wall Street : L’argent ne dort jamais, film américain
réalisé par Oliver Stone sorti en 2010, l’acteur Michael Douglas incarne
un banquier peu scrupuleux qui jette cependant un regard critique sur
l’évolution de sa profession… après sa sortie de prison.
La génération « ninja »
S’adressant au public venu écouter une de ses conférences il lui
lance : vous êtes la génération NINJA. Ce qui veut dire que votre
génération n’aura Ni INdemnités, ni Jobs ni Actifs : seulement des
dettes à rembourser !
La formule, qui fonctionne en anglais comme en français, fait mouche car elle résume parfaitement le résultat des politiques néo-libérales mises en œuvre partout dans le monde depuis la fin des années 1970 : l’augmentation des avantages pour les uns – les seuls gagnants du système –, l’appauvrissement pour le reste de la population : aux uns les bonus, les bénéfices, les placements au rendement mirobolant, et les parachutes dorés ; aux autres la baisse des rémunérations, le chômage, la diminution des services publics et des prestations sociales, l’augmentation des impôts, des tarifs et des taxes.
La formule, qui fonctionne en anglais comme en français, fait mouche car elle résume parfaitement le résultat des politiques néo-libérales mises en œuvre partout dans le monde depuis la fin des années 1970 : l’augmentation des avantages pour les uns – les seuls gagnants du système –, l’appauvrissement pour le reste de la population : aux uns les bonus, les bénéfices, les placements au rendement mirobolant, et les parachutes dorés ; aux autres la baisse des rémunérations, le chômage, la diminution des services publics et des prestations sociales, l’augmentation des impôts, des tarifs et des taxes.
Si la formule est juste il faut néanmoins la compléter. Car la mise en œuvre de ces politiques régressives suppose aussi une réduction de la liberté des peuples. Les « ninjas » perdent aussi partout leur liberté.
Telle est la trame de la brillante démonstration que fait l’essayiste Naomi Klein (photo en Une) dans son livre La Stratégie du choc/La montée d’un capitalisme du désastre, paru en 2007 au Canada et traduit en français en 2008*, dont on recommandera la lecture.
Naomi Klein montre en effet que la mise en œuvre des théories
néo-libérales de l’école de Chicago dont Milton Friedman fut le pape et
qui ont les Etats-Unis pour champion suppose de soumettre la société à
un choc préalable destiné à annihiler toute réaction du corps social.
En effet, le néo-libéralisme friedmanien préconise la déconstruction
de tout secteur public, de toute protection sociale et de toute
intervention de l’Etat afin de laisser le marché se réguler tout seul :
cela a fatalement un coût social élevé en termes de chômage, de baisse
du niveau de vie, d’accès aux soins qui risque de provoquer des
réactions violentes de la population. Pour s’en prémunir il faut donc
appliquer un électrochoc à la société. D’où le fait que la mise en œuvre
de ces politiques s’accompagne fatalement d’une certaine violence
politique : mise entre parenthèses des parlements, instauration de
mesures d’urgence, de dictatures, sidération de l’opinion, par la peur
notamment.
Le néo-capitalisme contre la démocratie
Naomi Klein nous accompagne ainsi dans un voyage terrifiant qui part
du Chili pour se terminer en Irak, en passant par la Russie d’Eltsine,
l’Afrique du Sud, l’Indonésie, la Chine, les Etats-Unis d’après le 11
septembre 2001 et bien d’autres pays encore.
Elle montre que, contrairement à ce que prétend la doxa néo-libérale,
démocratie et libéralisme radical ne vont pas de pair : au contraire,
ils s’opposent radicalement. Car il faut imposer la potion néo-libérale, sinon les peuples la rejettent.
Le capitalisme du désastre
La Stratégie du choc tire aussi son nom du fait que les
néo-libéraux en viennent à souhaiter la survenance de crises afin de
pouvoir plus facilement imposer leur dogme. Les désastres nourrissent le
nouveau capitalisme. Et pour Naomi Klein non seulement les docteurs
néo-libéraux exploitent les crises pour imposer leurs idées, mais ils
n’hésitent pas non plus à les provoquer s’ils le peuvent.
L’auteur pointe notamment le rôle plus qu’ambigu joué par les
institutions financières internationales –en particulier le FMI et la
Banque mondiale – dans la survenance des crises, ainsi que le chantage
qu’elles exercent sur les pays en difficulté financière pour leur
imposer la potion néo-libérale : et, au premier chef, des privatisations
qui vont procurer de fructueux bénéfices au secteur privé, en
particulier américain. Les entreprises en question financent les
économistes, conseillers et think-tanks libéraux dans une belle logique
d’intégration verticale…
Le paravent des intérêts marchands
Naomi Klein montre en effet comment les intérêts marchands privés
bénéficient de la doxa néo-libérale. Celle-ci ne serait-elle finalement
qu’un rideau de fumée idéologique destiné à justifier la captation par
les grandes entreprises privées des actifs publics ? Car cette captation
constitue la nouvelle frontière du capitalisme à la fin du XXe
siècle qui, comme le montrent les Etats-Unis après le 11 septembre
2001, accède désormais au cœur des missions régaliennes : avec la
privatisation croissante des fonctions militaires et de sécurité.
Cette captation n’améliore en rien le sort du plus grand nombre, au
demeurant, puisqu’elle aboutit en général à commercialiser des services
plus coûteux.
Un livre prophétique
Paru en 2007, c’est-à-dire juste avant la crise des dettes
souveraines, le livre de Naomi Klein se veut rétrospectif mais en
réalité il apparaît comme terriblement prophétique.
Comment ne pas songer, en effet, à l’utilisation faite par
l’oligarchie de la question de l’endettement public pour sidérer
l’opinion européenne et lui imposer une « rigueur » infinie ? Comment ne
pas voir que le sort réservé aux Grecs ou au Chypriotes par la « troïka
» ressemble à celui des Argentins, des Indonésiens voire des Irakiens ?
Certes, en Europe on n’utilise pas encore l’armée pour mâter la
population récalcitrante comme au Chili ou en Chine. Mais on utilise
déjà la police, la peur du chômage, la peur de l’insécurité et la peur
de voir les économies de toute une vie partir en fumée. Sans parler du
bâillon médiatique et du mépris post-démocratique des électeurs. Les
moyens diffèrent, pour un effet de sidération recherché identique.
Les « ninjas » se voient priver partout de leurs libertés politiques,
pour le plus grand bénéfice de l’oligarchie financière et marchande. La
collusion entre les intérêts économiques et politiques n’est donc pas
accidentelle mais structurelle, consubstantielle à l’oligarchie et à la
philosophie qui l’anime.
Ninjas de tous les pays, unissez-vous !
Michel Geoffroy
- Naomi Klein, La Stratégie du choc/La montée d’un capitalisme du désastre, Actes Sud, collection Babel, sept. 2010, 861 pages.
Ces analyses sont à rapprocher des travaux d’Eric Werner sur la
nature de plus en plus totalitaire des systèmes politiques occidentaux :
« Le début de la fin » de Eric Werner
« Ne vous approchez pas des fenêtres/ Indiscrétions sur la nature réelle du régime » Par Eric Werner
L’avant-guerre civile
« Le début de la fin » de Eric Werner
« Ne vous approchez pas des fenêtres/ Indiscrétions sur la nature réelle du régime » Par Eric Werner
L’avant-guerre civile
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