Au-delà de la récupération ou de l'indignation, la mort de Mandela est le cas typique du méli-mélo politique et géopolitique.
Si on observe la situation selon une
grille de lecture ethnique, la fin de l'apartheid apparaît comme un
symbole de l'anti-racisme, du vivre-ensemble et de la mise en place d'un
état multi-ethnique, appelé jadis « la nation arc-en-ciel », bien qu’il
ne soit jamais venu à l’idée aux créateurs de ce terme très féérique
que les couleurs ne se mélangent pas dans un arc-en-ciel. Pourtant, si
on regarde de plus près, les noirs n'ont pas gagné grand chose avec la
fin de l'apartheid. En dehors des dadas du libéralisme: (égalité des
droits , droit de vote, etc). Les blancs sont d’ailleurs dans leur
majorité toujours plus riches que les noirs bien que des communautés de
blancs ultra pauvres dont nous avions parlé lors de notre conférence sur
les Boers se soient développées. Il demeure cependant abusif d’imputer à
Mandela le bilan catastrophique de l’Afrique du sud actuelle, en
revanche, il a initié cette situation, en plaçant l’ANC au pouvoir, et
en ne prenant véritablement aucune mesure phare de justice sociale et de
partition du territoire.
Si Mandela est un symbole en occident
c’est parce qu’il illustre à merveille comment l’anti-racisme peut
devenir le « cache-sexe » d’une absence de politique authentiquement
anti-capitaliste. Pourtant n’était-ce pas à l’origine le combat de
Mandela, issu des rangs du marxisme africain et qui se référait entre
autre à Thomas Sankara et se montrait en présence de Kadhafi ?
La question de l’apartheid n’est en fin
de compte pas simplement qu’une question « ethnique » mais aussi une
question économique. La haine que manifestaient certains leaders «
pan-africains » marxistes (ou non) contre les blancs était aussi une
haine sociale. Dans leur imaginaire, les blancs sont les élites riches
prédatrices de l’Afrique et les noirs les pauvres opprimés. Nous
retrouvons ce discours encore aujourd’hui dans de nombreuses officines
d’extrême-gauche et ce malgré la réalité où on voit chaque jour que la
pauvreté se répand en Europe (et pas seulement), chez les blancs, et que
l’oligarchie capitaliste n’est pas attachée à quelconque nationalité,
race ou ethnie mais simplement à son portefeuille.
Cependant cette vision des choses ne
pouvait pas être vraiment différente. Rappelons par exemple que
l'apartheid fut défendu durant une période par Margaret Thatcher autant
que par les israéliens. L’apartheid était un système objectivement
"ethno-libéral" et pro-occidental dans le contexte de guerre froide qui
tirait son origine de l’impérialisme britannique et du nationalisme
boer. Nombreux furent les protestants sionistes favorables à
l’apartheid. Et pour cause l’apartheid puise aussi ses racines dans le
messianisme biblique. L’opposition israélienne était renforcée par les
liens entre Mandela et Yasser Arafat et le soutien sans faille de
Mandela aux Palestiniens. Enfin, cela ne manque pas de sel, mais De
Klerk qui a favorisé la fin de l’apartheid, bien plus que Mandela,
n’était pas un marxiste pan-africain. Au contraire, il était membre du
Parti national, qui représentait théoriquement les intérêts des Boers.
Et qu’elles furent ses revendications après la fin de l’Apartheid ?
Permettre aux écoles de ne dispenser leur enseignement qu'en afrikaans,
ainsi que le droit pour les patrons de fermer les usines afin d'en
interdire l'accès aux grévistes. Vous avez dit ethno-libéralisme ?
On se demandera si en définitive la fin de l’apartheid n’est pas le synonyme de la fin de la guerre froide en Afrique du sud*.
L’Occident avait surement intérêt à
mettre fin à l’apartheid, quitte à permettre à d’anciens marxistes de
prendre le pouvoir. Avec la fin actée du bloc de l’Est, il était
impossible à ses leaders africains marxistes de se raccrocher au bloc
communiste, disparu. Il ne restait alors que la question ethnique et
l’abandon de toute politique communiste. Le passage du pan-africanisme
marxiste à un jacobinisme ethnocentré de la part de l’ANC n’est donc pas
un hasard. En temps de guerre froide, les occidentaux avaient besoin de
blancs fidèles pour permettre l’accès au sous-sol sud-africain, avec la
fin de la guerre froide, une « élite » de noirs revanchards et empêtrés
dans une dialectique de revanche raciale faisait parfaitement
l’affaire. D’autant que des conflits entre noirs existaient déjà à cette
période. C’est au fond, comme cela que les occidentaux gèrent l’Afrique
depuis 50 ans. Il sera intéressant de voir comment évolue cette
stratégie avec la colonisation discrète du continent noir par la Chine, y
compris en Afrique du sud.
Au final, le régime d’Apartheid n’est
pas plus à défendre que l’action de Mandela. Ne voir que la question
ethnique, c’est commettre l’erreur habituelle qui fait passer au second
plan les enjeux géopolitiques qui opèrent en Afrique du sud depuis un
demi siècle. D’un autre côté, il est impossible de rester insensible à
la question des Boers, qui sont les sacrifiés de l’histoire et payent un
lourd tribut dans un silence de cathédrale...
L’Afrique du sud est un cas d’école,
l’impérialisme capitaliste peut nouer et dénouer des alliances sans
vergogne, sacrifier les alliés d’hier et faire feu de tout bois.
Les nationalistes, qui servirent parfois
malgré eux le camp capitaliste pendant la guerre froide, pensant alors
servir l’intérêt des « nations blanches », peuvent aujourd’hui saisir
l’occasion historique d’être les fers de lance de l’opposition à
l’impérialisme capitaliste. Le capitalisme a choisi aujourd’hui de
vampiriser l’extrême-gauche et les communistes d’hier, et d’en faire des
serviteurs du mondialisme, via entre autre l’antiracisme. La fin de la
guerre froide a retourné les alliances, il serait temps que tout le
monde en prenne conscience.
* L’analyse pourrait s’élargir à l’Angola et au Mozambique.
Jean
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