Les résultats du premier
tour des municipales sont le signe d’un changement profond dans les
représentations collectives françaises. Ce changement n’est pas survenu
brusquement le 23 mars, il constitue un processus lent mais sûr. De
quelle nature est-il ?
Il s’agit d’aller plus loin que
l’évidence : la victoire de la droite libérale sur la gauche du PS
(alternance classique), et la percée du Front national ou du
souverainisme en général (comme à Béziers). À l’avenir, la tendance à la
fin de la bipolarisation de la vie politique française pourrait se
confirmer. Ce qui est plus intéressant est la nature de la percée en
question, et l’existence du premier parti de France : l’abstention.
La percée du Front national est corrélée
non pas à une baisse du score de l’UMP, mais à un net recul de la
gauche, que ce soit celle du PS ou, de façon plus intéressante et bien
plus importante, de la gauche radicale et du Front de gauche, quasiment
inexistants dans les résultats du scrutin. Ceci laisse supposer des
reports de voix de cette gauche classique, à la fois sociale et
conservatrice sur le plan des mœurs, sur le Front national. Celui-ci
remporte au premier tour la mairie d’Hénin-Beaumont, bastion de la
gauche ouvrière, et fait plus de 20 % dans des villes de la gauche
historique, comme Carmaux, la ville de Jean Jaurès. Contrairement aux
bons résultats attendus du FN dans le Sud-Est, ce report fait signe vers
un changement qualitatif au sein de l’opinion française : l’émergence,
consciente et affirmée, d’un courant à la fois patriotique et social,
voire anticapitaliste ; ce changement confirme les analyses, chacune
dans un ordre différent, du géographe Christophe Guilluy ou du
philosophe Jean-Claude Michéa. Ce nouveau courant, portant des exigences
en adéquation avec la situation historique de la France, doit être
reconnu ; il fait surtout sauter de vieux clivages. La gauche paie son
tropisme cosmopolite et libertaire, à contre-courant des représentations
populaires.
L’autre point important est la montée de
l’abstention : plus de 38 %, un record historique, inédit dans
l’histoire des élections municipales en France. Les abstentionnistes ne
sont pas, a priori, tous des passionnés de la pêche le dimanche. On
remarque tout d’abord que l’abstention est la plus faible là où le Front
national est fort ; on peut donc supposer que certains électeurs sont
allés voter Front national là où ils auraient pu s’abstenir, donc que
les thèmes du Front national sont parents des motivations de certains
pour l’abstention. Ce n’est pas dire que le vote pour le Front national
équivaudrait à l’abstention, mais qu’il y a un fonds commun : la
dimension contestataire contre le « système ». Autrement dit, en
extrapolant, on peut considérer qu’il existe au sein du « parti » de
l’abstention une dimension active, affirmative, de contestation des
institutions. Et celle-ci se fait plus radicale, pour deux raisons. La
première, c’est qu’elle touche à présent aussi les élections
municipales, pourtant jusqu’ici populaires en France. La seconde, c’est
que si le Front national n’a pas pu mobiliser partout ces
abstentionnistes, c’est que ceux-ci pourraient penser que ce parti est
encore acteur du système. Les abstentionnistes seraient donc encore plus
« antisystèmes » que le parti « antisystème ».
Savoir si cette abstention active et
contestataire porte les mêmes idées que le courant social et patriote
émergent est difficile. Ce qui est sûr, c’est que ce premier tour
signifie l’apparition de nouvelles exigences et de nouvelles synthèses,
digérées par l’opinion et donc puissamment politiques. Des troubles sont
à craindre si des organisations ne viennent pas leur donner corps.
Romain Lasserre,
pour Boulevard Voltaire
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