samedi 8 août 2020

D'un conservatisme l'autre... les leçons de l'histoire (2017)

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Olivier Dard, professeur d'histoire contemporaine à la Sorbonne et spécialiste incontesté de l'histoire des droites, me reçoit avec sa simplicité habituelle et son éternel sourire, dans un café du XVe arrondissement. C'est un véritable tour d'horizon des conservatismes qu’il  nous offre au fil de la conversation.

Le conservatisme est un mot « interdit » en France depuis la fin du XIXe siècle. Ce vocable regroupe, pourtant, des tentatives politiques très différentes d'un pays à l’autre, permettant un véritable inventaire des ressources politiques de l'Occident. Dans le Dictionnaire du conservatisme qu'ils viennent de publier, Frédéric Rouvillois, Olivier Dard et Christophe Boutin proposent au lecteur que le psittacisme des médias importune, une autre manière de faire de la politique, leur découvre des valeurs retrouvées, mais aussi, loin de tout immobilisme, les projets inventifs du passé qui peuvent servir à l'avenir.

Dialogue avec Olivier Dard

D'où vient ce tout nouveau Dictionnaire du conservatisme ?

C'est une idée de Frédéric Rouvillois, qui a germé au début de l'année 2017 c'était avant que ne éclate l’affaire Fillon. En quelques semaines, nous avons établi une liste de 250 entrées, nous avons trouvé les auteurs, choisis en fonction de leurs compétences, nous avons aussi obtenu le soutien précieux d'un éditeur, qui n'a mis qu'une seule condition : sortie à l'automne. Eh bien ! Nous avons réussi à publier le premier Dictionnaire du conservatisme en langue française cet automne. Il y en avait un aux États-Unis et un en Allemagne. En France, il existe un Dictionnaire du libéralisme mais rien jusqu'à maintenant sur le conservatisme.

Justement, est-ce que le conservatisme et le libéralisme n'ont pas partie liée ?

Il y a une relation entre les deux, une relation délicate. Il faut avant tout contextualiser ces termes. Le libéralisme d'Emmanuel Macron n'est ni celui de Raymond Aron, ni celui d'Alexis de Tocqueville. À la base, le libéralisme c'est la défense du citoyen contre le pouvoir et ses abus, mais quel pouvoir ? Cela dépend des époques. Par ailleurs, aujourd'hui, le libéralisme sous la marque anglo-saxonne s'identifie au Marché, ce que n'auraient pas forcément envisagé les libéraux français ou allemands. Il faut faire très attention aux confusions historiques. Un exemple : Edmund Burke. En France, on considère l'auteur des Réflexions sur la Révolution de France comme un contre-révolutionnaire. En Angleterre, ce n'est pas un tory, c'est un whig et le Parti whig, qui s'est opposé à l'absolutisme de Jacques II, deviendra plus tard le Parti libéral… Il y a donc des liens entre conservateurs et libéraux, particulièrement observables sur une longue durée. Dans cette perspective d'ailleurs, nous avons dans le dictionnaire un article sur le néo-libéralisme. Cette formule vient du colloque Walter Lippmann, en 1938, réunissant des gens comme Friedrich Hayek, Jacques Rueff, le jeune Raymond Aron et son maître Élie Halévy qui, en 1938, avait écrit avec lucidité L’ère des tyrannies. Quant à Louis Rougier, autre participant, il avait publié dans la même veine de critique du totalitarisme Les mystiques démocratiques. Ce premier néo-libéralisme s'approche du conservatisme à travers sa dénonciation des régimes totalitaires en URSS comme en Allemagne. Pour autant, ces néo-libéraux ne sont pas des critiques acharnés de l'État. Ils acceptent un État régulateur d'autant plus facilement qu'ils ont refusé avec énergie l'État parti, selon Staline ou selon Hitler. Tout change dans les années 60 : la Société du Mont Pèlerin (créée en 1947), est le théâtre d'une rupture entre la France et l'Allemagne d'un côté (avec en Allemagne le mouvement ordo-libéral) et d'autre part le monde anglo-saxon, qui théorise le primat du Marché. Un Bertrand de Jouvenel prendra très vite ses distances avec ce nouveau libéralisme d'origine anglo-saxonne, qui n'accepte de se définir qu'à travers le Marché et les lois du marché. Concrètement d'ailleurs, dans la pratique politique, pour les libéraux anglo-saxons, les choses sont un peu plus complexes, puisque Margaret Thatcher elle-même n'avait pas une perspective purement libérale. En bonne tory, elle n'avait pas oublié le conservatisme de Disraeli. Son gouvernement fonctionne sur un alliage entre le libéralisme et le conservatisme. La Grande Bretagne des années 70 est un pays délabré. Mais c'est son conservatisme qui permet à Thatcher d'avoir parmi ses électeurs les ouvriers et les chômeurs.

Vous montrez combien le conservatisme est une notion plastique... Il y a aussi cet oxymore qu'est la révolution conservatrice, dont Guy Sorman a fait le titre de son grand livre...

C'est vrai que Guy Sorman a popularisé ce terme, en écrivant, à propos de l'Amérique de Ronald Reagan, que l'on y assistait à une Révolution conservatrice. Mais en réalité, la révolution conservatrice, c'est tout autre chose : une affaire allemande. Arthur Moeller van den Bruck n'est pas Ronald Reagan ! Ce n'est pas non plus l'ordo-libéralisme que j'évoquais plus haut, avec, dans certains rameaux de cette révolution conservatrice, une admiration pour le fascisme italien et aussi pour la modernité, avec laquelle elle entretient une relation ambivalente. Des universitaires allemands parlent à ce sujet d'un nouveau nationalisme. Il importe aux partisans de la Révolution conservatrice de sortir des limites et des impasses du Régime impérial, mais alors en captant des valeurs révolutionnaires au service de la Tradition. Moeller van den Bruck a le malheur, en 1923, d'écrire, dans cette perspective, un livre intitulé Le Troisième Reich, soutenant l'idée selon laquelle il fallait en finir avec la République de Weimar comme avec le Deuxième Reich des Hohenzollern. En 1923, ce titre n'a évidemment aucun rapport avec Adolf Hitler même si l'ouvrage propose une synthèse entre « socialisme organique » et nationalisme ! Moeller oppose les peuples jeunes et les peuples vieux, il cherche à régénérer la tradition, dans une démarche en quête de troisième voie, entre libéralisme et communisme, qui fédère des intellectuels allemands parmi lesquels l'écrivain Ernst Jünger.

Avec ce nouveau nationalisme allemand, on est effectivement très loin de Guy Sorman...

La démarche de Sorman pour son titre me fait penser à celle de Paul Sérant, titrant sur les dissidents d'Action Française, à une époque où les dissidents étaient russes et où Soljénitsyne ébranlait le monde avec L'archipel du Goulag Rien à voir entre l'Action française et l'URSS, Sérant reprend une image. Sorman, qui a écrit aussi La solution libérale, fait partie avec Henri Lepage par exemple des gens fascinés par le reaganisme. Il reprend, à propos de la présidence Reagan, l'image de la révolution conservatrice. Il s'agissait alors de montrer qu'enfin les conservateurs pouvaient se retrouver dans une position offensive, au lieu d'être perpétuellement sur la défensive. « America is back » est le premier slogan de Reagan, qui profite de l'essoufflement sous Carter, du Parti Démocrate et des catastrophes de sa politique étrangère, avec en particulier, il faut s'en souvenir, l'occupation de l'ambassade des États-Unis à Téhéran. En même temps que l'Amérique, explique Guy Sorman à un public français, ce pourrait être le conservatisme qui est de retour. Le point commun entre Reagan et Thatcher ? Reagan arrive à une période de crise. Tout le monde a le sentiment que les forces politiques sont au bout du rouleau... Thatcher, de même, dans les années 70, n'avait aucune chance. Dans les années 80, elle profite de la crise politique anglaise, avec une volonté de fer, en opérant, au moins rhétoriquement, cette synthèse entre libéralisme et conservatisme qui va fonctionner électoralement.

Thatcher profite de la crise comme Emmanuel Macron aujourd'hui ?

Impossible de transposer cela à la France d'aujourd'hui. Emmanuel Macron est issu, lui aussi, d'une crise politique, c'est vrai. Il est fasciné par le Marché, et la réussite matérielle, proclamant : « il y a ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien ». Mais en même temps il est plutôt du côté des démocrates américains sur les questions sociétales.

Venons-en à la France justement : un pays où les conservateurs ont souvent échoué...

À partir de 1885 et de l'échec électoral de l'Alliance conservatrice qui était menée par Albert de Mun et le Comte de Paris, le mot de « conservateur » n'est plus jamais revendiqué en France, sinon sur un mode péjoratif. C'est « ce mot qui commence si mal » comme disait l'essayiste Thierry Maulnier. En politique, jusqu'aujourd'hui, le mot n'existe plus. Regardez l'Allemagne en revanche  - la CDU CSU ça ne lui fait pas peur d'invoquer le conservatisme. En France, personne ne le fait. Il y a bien sûr des dirigeants politiques qui peuvent être rapprochés du conservatisme, les modérés, décriés par un essai d'Abel Bonnard dans un livre éponyme, paru en 1936. On pourrait dire qu'un André Tardieu, au tournant des années 30, est la figure emblématique de ces « modérés », de ces conservateurs qui ne se disent pas tels. Après l'échec des droites, dans la seconde moitié des années 20, il est allé voir ce qui se passait en Angleterre, c'est un admirateur du Parti tory, il verrait bien en France un bipartisme à l'anglo-saxonne. Il y a chez lui une volonté de combiner modernisation, libéralisme et organisation économique (on est dans les limbes du planisme). Son désir au fond est d'arrimer conservatisme et modernisation, ce qui sera plus tard la logique de De Gaulle et de Pompidou. Ce progrès économique permet d'éviter le passage au socialisme. Au fond, la carrière de Tardieu le montre bien, le conservatisme n'a rien à voir avec l'immobilisme. Chez beaucoup de conservateurs, on découvre cette volonté de peser sur les circonstances. Tardieu voulait en finir avec la République parlementaire et renforcer l'exécutif. Il a échoué. Celui qui a réussi cette réforme de l'État, c'est De Gaulle, auteur d'une véritable modernisation conservatrice (contrairement à Giscard qui promeut, lui, une modernisation libérale). Soulignons que, in fine, le Tardieu de 1934 se radicalise, il a droitisé son discours, au point de jouer un rôle important, quoique plus ou moins occulte, dans les événements du 6 février, parce qu'il en veut à la République parlementaire de ne pas l'avoir écouté, en se réformant.

Et Charles Maurras, auquel vous avez consacré un livre décisif, était-il un conservateur ?

Si Maurras est un conservateur (j'ai fait aussi l'article Maurras dans le Dictionnaire), c'est un conservateur radical. Je dis radical, parce qu'il refuse les Lumières et la Révolution. Mais en même temps, il veut séduire les conservateurs, dans la ligne de l'Appel aux conservateurs d'Auguste Comte. Pour lui, le salut politique doit venir d'une élite, jeune, qu'il essaie de former et qu'il est allé chercher en majorité chez les héritiers. La bourgeoisie est le foyer (pas unique mais majoritaire) dans lequel il s'agit de puiser. D n'a pas réussi à transformer cette jeunesse, en la faisant passer du conservatisme à la restauration monarchique. D'où chez lui des critiques répétées adressées aux conservateurs, avec lesquels, pourtant, il ne rompt jamais véritablement… On voit, dans cette volonté de ne jamais rompre avec les conservateurs, l'origine des critiques qui lui sont faites, lui reprochant une Action française qui se notabilise. Les gens qui accusent l'AF de se notabiliser partiront vers le fascisme (Brasillach, Rebatet) ou lui opposeront un catholicisme brandi comme un étendard, à l'instar d'un Bernanos, qui s'exprime en ce sens dans La grande peur des bien-pensants ou dans Les grands cimetières sous la lune, et qui, très tôt d'ailleurs, se ralliera à De Gaulle.

Que faut-il penser de ceux que l'on appelle aujourd'hui les non-conformistes des années 30 ? N'ont-ils pas essayé de penser le vingtième siècle, en réhabilitant une forme de conservatisme politique ?

Il s'agit d'abord de savoir qui sont ces non-conformistes des années 30 ? D'après Jean-Louis Loubet del Bayle, qui, ce disant, suit Daniel-Rops, on peut compter trois groupes principaux : il y a la Jeune droite, avec Thierry Maulnier et Jean-Pierre Maxence, qui est en partie issue de l'Action française; il y a Ordre nouveau, avec Arnaud Dandieu et Robert Aron ou encore Alexandre Marc et finalement il y a la revue Esprit avec Emmanuel Mounier. Dans un ouvrage que j'ai intitulé Le rendez-vous manqué des relèves des années Trente, j’ai expliqué pourquoi je préfère quant à moi élargir ce spectre qui est purement spiritualiste. Loubet del Bayle ne retient que certaines parties d'un tout. Dans la relève des années Trente, il y a pour moi d'un côté les réalistes, de l'autre les spiritualistes.

Qui sont ces réalistes non-conformistes, que vous découvrez à côté des spiritualistes ?

Ce sont des gens qui forment un projet de gouvernement, parmi lesquels les Jeunes Turcs, issus du Parti radical, ou encore le Mouvement patronal du redressement français ou même Georges Valois, après son expérience du Faisceau, je veux dire Georges Valois deuxième version, toujours éditeur, et qui publie le livre de Jean Luchaire (un jeune turc), intitulé Une génération réaliste. On trouve aussi chez les jeunes turcs ou à leurs marges, Gaston Bergery, Alfred Fabre-Luce, Pierre Dominique et le jeune Pierre Mendès France. Ils s'accordent les uns et les autres sur un européisme qui doit commencer par une démarche de paix avec l'Allemagne, ils s entendent aussi sur la nécessité d'une réforme de l'État et en particulier d'un renforcement de l'exécutif ils se retrouvent enfin sur la modernisation de l'économie et sur le pressentiment d'une société de consommation qui sera, selon eux, l'antidote au bolchevisme.

Quel était, de l'autre côté, le programme des non-conformistes dits « spiritualistes » ?

C'était moins un programme qu'une philosophie conservatrice. Ils critiquent la logique économiste qui l'emporte sur tout. Ils insistent sur le fait que la rationalisation industrielle est un facteur de déshumanisa-don. Pour eux « la crise est dans l'homme » selon la formule de Maulnier. C'est une crise de civilisation, sur laquelle il importe de porter un diagnostic précis. Leur lucidité est certaine, leur faiblesse, c'est leur difficulté à incarner leur constat dans des propositions alternatives. Seule la Jeune droite dans l'ouvrage de Maxence et Maulnier intitulé Demain la France va s'y essayer. Leur logique est antimoderniste et antilibérale. Ce sont des choses que l'on va retrouver pour une part quelques années plus tard, dans l'idéologie de la Révolution nationale, autour du Maréchal Pétain…

Que reste-t-il aujourd'hui de cet héritage du conservatisme et que peut apporter la lecture d'un tel dictionnaire ?

Le conservatisme est d'abord une histoire dont ce dictionnaire entend livrer toute l'épaisseur et la complexité. Je pense qu'à l'heure où il est beaucoup question de conservatisme il vient sans doute à point pour permettre à un lectorat plus ou moins au fait de ces questions de se repérer dans un maquis de figures et de notions. Les perspectives et les niveaux de lecture peuvent être évidemment fort différents mais pour ceux qui entendent considérer que le conservatisme pourrait avoir en France une visibilité et un avenir, je suis tenté de penser que la lecture de cette somme peut être utile.

Propos recueillis par l'abbé G. de Tanoüarn

Frédéric Rouvillois, Olivier Dard, Christophe Boutin, Le dictionnaire du conservatisme, éd. du Cerf, 1070 p., 30 €.

monde&vie 21 décembre 2017 n°949

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