mercredi 25 février 2026

La France à la traîne en matière de guerre électronique : rapport à l’Assemblée nationale

 

par Paolo Hamidouche

Le 18 février 2026, à l’Assemblée nationale, deux députés de partis différents, Didier Lemaire et Thierry Tesson, ont remis à la commission de la défense un rapport sur la guerre électronique, qui a été adopté à l’unanimité. Il ne s’agit pas d’un détail de procédure : c’est un signal politique. Lorsque la majorité et l’opposition s’accordent sur une question technique, cela signifie qu’une véritable inquiétude nationale se cache derrière cette technologie.

Le cœur du document est simple et direct : la guerre électronique, c’est-à-dire la capacité à contrôler le spectre électromagnétique, n’est plus l’apanage des initiés. C’est la condition sine qua non du fonctionnement de tout le reste : voir, communiquer, se guider, frapper, se protéger. Et c’est précisément dans ce domaine que la France, selon les rapporteurs, a pris du retard.

La guerre électronique consiste à utiliser le spectre électromagnétique pour intercepter, tromper, perturber ou neutraliser les systèmes d’un adversaire : communications, radars, liaisons capteurs-armes, navigation par satellite. Cela implique également de protéger ses réseaux et sa discipline opérationnelle : apprendre à se battre lorsque le signal est faible, incertain ou lorsqu’il n’arrive pas du tout.

Le rapport attribue cette domination au renseignement électromagnétique, c’est-à-dire à la capacité de recueillir des informations à partir des émissions : qui émet, où, avec quel équipement et à quel débit. C’est la guerre des traces invisibles : souvent gagnée avant même la première explosion, lorsque l’adversaire constate que ses systèmes ne répondent plus.

L’expérience ukrainienne est interprétée comme un laboratoire impitoyable. Perturber la navigation et les communications par satellite permet de réduire l’efficacité des drones, des munitions guidées et des liaisons de commandement. Et puis il y a cette innovation qui change la donne : les drones connectés par fibre optique, difficiles à contrer par brouillage radio. Il ne s’agit pas seulement d’une innovation technique ; c’est la preuve que chaque contre-mesure engendre une contre-contre-mesure, et que ceux qui restent deviennent des cibles.

Au Moyen-Orient, le rapport suggère une autre règle d’or : d’abord, bloquer la vue de l’ennemi, puis manœuvrer. Neutraliser les radars et les capteurs devient la première étape pour ouvrir des couloirs d’action, démanteler les défenses aériennes et imposer sa liberté de mouvement.

La France est à la traîne, notamment en mer

Le défi majeur concerne le secteur naval. C’est là, selon les intervenants, que la France est la plus vulnérable. Non pas par manque de qualité globale, mais en raison de son inadéquation face à des menaces qui évoluent plus vite que les cycles industriels.

Les frappes de drones sur des sites sensibles comme la base de l’Île Longue ne font pas que faire la une des journaux : elles deviennent symboliques. Une infrastructure dédiée à la dissuasion ne peut se permettre une vulnérabilité chronique. Si un drone peut observer, il peut demain cibler, et après-demain frapper ou guider une attaque. Et si le brouillage radio traditionnel ne suffit pas contre certaines technologies, il ne s’agit pas d’«ajouter du matériel», mais de repenser l’ensemble du système de protection.

Ceci soulève un problème opérationnel : dans les mers contestées, de la Méditerranée à l’Indo-Pacifique, la supériorité ne se mesure plus seulement au nombre de navires et de missiles, mais à la capacité de survivre dans un environnement électromagnétique hostile, où l’adversaire cherche à neutraliser vos capacités cognitives avant même tout engagement physique.

Souveraineté industrielle : la dépendance devient un risque stratégique

Le rapport met l’accent sur un terme souvent employé en Europe, mais rarement utilisé : la souveraineté. Dépendre de fournisseurs étrangers pour la maintenance et les composants critiques expose à des contraintes, des retards, des restrictions, voire des vulnérabilités au sein de la chaîne d’approvisionnement. Si certains systèmes requièrent des procédures spécifiques pour protéger les données et les configurations, il ne s’agit pas d’un simple détail technique : c’est le signe que la confiance entre alliés est toujours assortie d’une marge de méfiance opérationnelle.

Le problème s’aggrave si des pans entiers de la chaîne d’approvisionnement des grands programmes, notamment ceux liés à la dissuasion et aux avions de combat majeurs, ne sont pas pleinement maîtrisés, car la liberté stratégique est alors conditionnée par des choix industriels effectués ailleurs.

Il y a ensuite la dimension la plus négligée et pourtant cruciale : le personnel. Former des spécialistes prend des années. Or, si les contrats sont courts et que le secteur privé attire avec des salaires et des perspectives plus attractifs, l’État devient une école gratuite qui forme des compétences pour d’autres. En matière de guerre électronique, cela équivaut à un désarmement progressif, sans que l’adversaire ait besoin de tirer un seul coup de feu.

À cela s’ajoute la fragmentation du commandement : les forces aériennes, terrestres, maritimes, spatiales et cybernétiques fonctionnent selon des logiques parallèles. Le rapport préconise un commandement unifié capable d’assurer une coordination en temps réel, car le spectre électromagnétique n’attend pas de procédures prédéfinies.

Scénarios économiques : La défense comme politique industrielle obligatoire

Premier scénario : La France décide de rattraper son retard de manière significative. Cela implique des investissements massifs dans la microélectronique, les capteurs, le traitement des données, les satellites, la formation et les chaînes d’approvisionnement nationales. Il s’agit d’une politique industrielle déguisée en politique de défense : elle crée de la demande, stimule l’innovation, soutient les PME, mais exige une continuité budgétaire et des délais de mise en œuvre rapides, deux éléments que les démocraties peinent à garantir.

Deuxième scénario : La France avance à moitié. Des solutions sont achetées, des composants sont mis à jour, des plans sont annoncés, mais sans masse critique ni capitalisation des compétences ; l’écart ne se réduit que légèrement et l’adversaire continue de progresser.

Troisième scénario : La France reporte ses actions. Dans ce cas, le coût n’est pas seulement militaire, mais aussi géoéconomique : dépendance technologique, vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement, capacité réduite à protéger les infrastructures et les industries en cas de crise prolongée.

La conclusion militaire est sans équivoque : sans supériorité électromagnétique, même les forces armées les plus modernes se retrouvent soudainement «aveugles». Les armes guidées sont moins précises, les drones plus fragiles, les défenses aériennes trompeuses et le commandement ralenti. La guerre électronique n’est pas un accessoire : elle est la condition sine qua non de la manœuvre et de la survie.

Sur le plan géopolitique, la France défend un idéal : celui de pouvoir décider sans être prisonnière des approvisionnements, des mises à niveau, des autorisations et des dépendances extérieures. Sur le plan géoéconomique, cependant, cette autonomie exige des chaînes d’approvisionnement, une expertise, des investissements et une vision stable. Dans un monde où les grandes puissances traitent la technologie et l’industrie comme des armes, la guerre électronique devient le domaine où la souveraineté cesse d’être un slogan et redevient une réalité.

En définitive, le rapport affirme ceci : la France doit choisir entre posséder d’excellents systèmes ou être capable de les maintenir opérationnels lorsqu’on tente de les neutraliser. Aujourd’hui, la différence entre les deux est celle entre puissance et vulnérabilité.

source : Divergence Politique

https://reseauinternational.net/la-france-a-la-traine-en-matiere-de-guerre-electronique-rapport-a-lassemblee-nationale/

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