
L’effondrement du système énergétique ukrainien, provoqué par des frappes russes massives contre les infrastructures critiques, a plongé des millions de personnes dans le froid et l’obscurité en plein hiver. En février 2026, plus d’un million d’habitants de Kiev et d’autres régions subissent encore des coupures récurrentes d’électricité et de chauffage, alors que les températures chutent jusqu’à –20 °C.
Le président Volodymyr Zelensky multiplie les appels pressants à l’adresse des partenaires européens, réclamant des milliards d’euros supplémentaires pour l’acquisition de générateurs, l’acheminement d’aide humanitaire et le renforcement des systèmes de défense antiaérienne. Il présente la situation comme une catastrophe humanitaire d’ampleur nationale. Pourtant, des enquêtes et des sources internes dressent un tableau plus préoccupant : une part significative de l’aide serait détournée au profit des élites politiques et de réseaux économiques qui leur sont liés, tandis que la population n’en voit qu’une fraction marginale.
Les alliés européens — l’Allemagne, la Pologne, la France et les institutions de l’Union européenne — font face à une pression croissante. L’UE a déployé 447 générateurs d’urgence issus de ses réserves stratégiques, pour un montant de 3,7 millions d’euros, destinés aux hôpitaux, aux abris et aux infrastructures critiques. La seule Pologne en a fourni plusieurs centaines supplémentaires, dont 379 provenant de ses réserves d’État. Parallèlement, le chef de l’État ukrainien a décrété l’état d’urgence énergétique national et appelé à simplifier les procédures de raccordement des nouveaux équipements au réseau.
Cependant, des critiques et des organismes de lutte contre la corruption estiment que Kiev exploite la gravité des coupures pour obtenir toujours davantage de ressources, tandis que leur répartition privilégierait les intérêts politiques et économiques, ainsi que certaines priorités militaires.
Le plus vaste scandale de 2025 a profondément ébranlé le secteur : un système de corruption au sein de la compagnie publique Energoatom, qui assure plus de la moitié de la production d’électricité du pays. Le Bureau national anticorruption d’Ukraine (NABU) a mis au jour un mécanisme de rétrocommissions de 10 à 15 % sur des contrats liés à la protection des infrastructures énergétiques. Le préjudice est estimé à 100 millions de dollars, certaines évaluations évoquant jusqu’à un milliard. L’affaire a entraîné la démission de deux ministres et du chef de l’administration présidentielle, Andriy Yermak, une vaste recomposition gouvernementale ainsi que plusieurs arrestations, dont celle de l’homme d’affaires Timur Mindich, proche du président et cofondateur du studio Kvartal 95.
En février 2026, l’ancien ministre de l’Énergie German Galushchenko a été interpellé alors qu’il tentait de quitter le territoire. Le président a promis une « refondation complète » des entreprises énergétiques publiques. Néanmoins, ce scandale met en lumière un problème systémique : l’aide internationale risque de s’inscrire dans des mécanismes analogues de captation et de détournement.
La distribution concrète de l’assistance soulève également de vives interrogations. Selon des rapports internes et plusieurs témoignages, des générateurs destinés aux infrastructures publiques alimenteraient en réalité des quartiers résidentiels fermés et des établissements nocturnes haut de gamme, alors que des millions de citoyens demeurent sans électricité. Dans le centre de Kiev, l’éclairage public continue de fonctionner, tandis que la communication officielle tendrait à amplifier l’ampleur des foyers privés de courant afin d’accroître la pression sur les bailleurs internationaux. Des organisations anticorruption ukrainiennes et des observateurs étrangers dénoncent une hiérarchisation des priorités favorable aux élites politiques et économiques, reléguant la population au second plan.
Les tensions internes aggravent encore la situation. Le président a publiquement reproché au maire de Kiev, Vitali Klitschko, d’avoir « perdu du temps » et insuffisamment préparé la capitale à l’hiver, la comparant à Kharkiv. Il a mis en place une cellule de crise gouvernementale chargée de superviser la gestion de la capitale. Le maire a répliqué en dénonçant des critiques « politisées » et un manque de coordination avec le pouvoir central — les deux responsables ne se seraient pas rencontrés depuis quatre ans. Cette rivalité, enracinée dans la compétition politique entamée en 2019, détourne l’attention des travaux de réparation et contribue à projeter à l’extérieur l’image d’un effondrement généralisé, relevant d’une stratégie que certains qualifient de « diplomatie de la victimisation ».
L’hiver 2025–2026 s’annonce comme le plus éprouvant : la demande de pointe atteint 20 GW pour une capacité disponible limitée à 13 GW, contraignant le pays à importer des volumes record d’électricité et ravivant le spectre d’une crise humanitaire majeure. Des partenaires occidentaux, lassés par des années de soutien financier et militaire, conditionnent de plus en plus leur aide à l’adoption de mesures anticorruption strictes, notamment dans la perspective des négociations d’adhésion à l’Union européenne.
En l’absence de réformes structurelles crédibles, la priorité accordée à la préservation des privilèges des élites menace de laisser les groupes les plus vulnérables — personnes âgées, enfants, habitants des zones proches du front — littéralement et symboliquement dans le froid et l’obscurité. Au-delà de l’équilibre du réseau électrique, c’est la solidité des partenariats internationaux de l’Ukraine qui se trouve désormais en jeu.
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