mardi 3 mars 2026

Guerre américano-israélienne contre l’Iran : l’histoire d’un engrenage infernal

 

Guerre américano-israélienne contre l’Iran : l’histoire d’un engrenage infernal

Les grands bouleversements géopolitiques doivent parfois plus au principe d’opportunité qu’aux plans soigneusement préparés. Et c’est ainsi que la République islamique d’Iran se retrouve dans la tourmente, victime d’événements que même les analystes les plus pointus n’avaient pas vu venir. Récapitulons.

Quand Vladimir Poutine tombe dans le bourbier ukrainien le 23 février 2022, il ne se doute probablement pas qu’il vient de déclencher un infernal engrenage. Cela, son état-major ne l’avait pas prévu ; tout comme ils n’avaient pas plus envisagé que ce qui se présentait, à les entendre, comme une promenade de santé, déboucherait sur une guerre fratricide et longue de quatre ans, maintenant.

La conséquence ? Moscou se concentre sur Kiev. Téhéran et Damas ne sont plus des priorités. Un peu plus d’un an après, le 7 octobre 2023, le Hamas se lance à l’assaut d’Israël, espérant rallier les principales capitales arabes à la cause palestinienne. En vain. Comme l’assurait, cynique et lucide, le défunt roi du Maroc, Hassan II : « La Palestine est un aphrodisiaque pour le monde arabe. » Les dirigeants du Hamas ne devaient pas être sans l’ignorer, mais les Accords d’Abraham, signés le 15 septembre 2020 par Donald Trump, lors de son premier mandat les ont mis au pied du mur. En effet, ces accords ont cette particularité d’instituer une paix durable, fondée sur le « doux commerce », entre l’État hébreu et ses homologues arabo-musulmans tout en s’asseyant sur un éventuel État palestinien. Cela, le Hamas ne peut le tolérer ; d’où cette équipée suicidaire en forme de fuite en avant.

Benyamin Netanyahu en renard du désert…

Dès lors, l’engrenage poursuit sa marche mortifère. Benyamin Netanyahu, qui est tout, sauf un imbécile, s’engouffre dans la brèche. Pour Israël, cette opportunité est inespérée, le massacre commis par le Hamas lui permettant d’avoir un blanc-seing moral pour les mois à venir. Le moins qu’on puisse prétendre est que Netanyahu en profite, frappant à la fois le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban et tordant le bras à la Maison-Blanche pour bombarder l’Iran. En Syrie, Ahmed al-Chaara, rebelle islamiste, voit s’ouvrir une autre opportunité à son tour : la Russie et l’Iran, les deux principaux protecteurs du président Bachar al-Assad sont dans la tourmente. C’est le moment ou jamais de foncer. Il parvient ainsi à balayer l’armée syrienne en seulement quelques jours. De fait, c’est l’arc chiite, allant de Téhéran à Beyrouth en passant par Damas qui se trouve brisé, privant l’Iran de cette profondeur géographique et stratégique qui en faisait jusque-là un interlocuteur incontournable dans la région.

Dès lors, l’attaque de ce poids, naguère lourd, mais désormais de plus en plus léger, n’est qu’une question de temps. La Russie ne viendra pas à son secours, pas plus que la Chine, l’un de ses principaux partenaires commerciaux, mais allié plus que lointain. Nous y sommes, depuis la guerre déclenchée par l’armada américano-israélienne, ce samedi 28 février 2026. Inutile d’y voir une main cachée qui dirigerait en coulisses ou on ne sait quel complot ourdi dans de mystérieuses officines : juste un tragique enchaînement, involontairement déclenché par Vladimir Poutine, tel que plus haut écrit, et dont des politiques aguerris, Trump et Netanyahu ont su tirer parti. Au fait, qui, de cet étrange attelage formé par Tel Aviv et Washington, fait le bœuf ou tient la charrue ? Le mystère n’a jamais été véritablement résolu. En revanche, il est sûr que ces deux protagonistes visent des objectifs différents.

Tel Aviv et Téhéran, Washington et Pékin : le principe de Thucydide

Pour Israël, il s’agit de mettre fin à cette « menace existentielle » qu’incarnerait l’Iran, même si largement surestimée. En effet, comme le disait Jacques Chirac en 2007, au grand dam de nos médias sous traditionnelle influence atlantiste : « Le danger n’est pas dans la bombe que l’Iran va avoir et qui ne lui servira à rien. Il va l’envoyer où, cette bombe ? Sur Israël ? Elle n’aura pas fait 200 mètres dans l’atmosphère que Téhéran sera rasée. » Pas faux. Et toujours vrai près de vingt ans plus tard. Il n’empêche que pour le Premier ministre israélien, la montée en puissance d’un autre État que le sien dans la région n’est pas négociable. C’est le principe de Thucydide consistant, pour une cité dominante à ne pas tolérer l’émergence d’une cité potentiellement concurrente.

Pour les USA, ce qui se passe au Proche et Moyen-Orient n’est plus une priorité depuis longtemps. C’était déjà le cas de successeurs. Ce qui le préoccupe au premier chef : leur duel avec la Chine. Toujours le même principe de Thucydide. C’était vrai pour Athènes, la patrie de Thucydide, contre Sparte. Ça l’est plus encore pour Washington et Pékin. C’est d’ailleurs à cette aune qu’il faut mesurer la récente équipée américaine au Venezuela. Le but n’était de faire chuter un « dictateur », mais tout simplement de mettre la main sur le pétrole de Caracas, l’un des principaux fournisseurs de la Chine. Idem pour l’Iran, dont les réserves en énergie fossile ont de quoi faire des envieux. S’emparer de ces richesses est, pour la Maison-Blanche, la véritable finalité de la guerre en cours. C’est un jeu à échelle mondiale. Pékin a ces terres rares indispensables à l’économie planétaire ; mais il n’a pas le pétrole. Du pétrole, les USA en ont, mais pas assez pour faire plier la Chine : il s’agit donc de tenir le robinet alimentant cette dernière, en s’accaparant les principaux gisements, vénézuéliens et iraniens.

Iran, un peuple qui gronde…

Après, une question se pose : on sait quand les guerres commencent, rarement quand elles finissent. Donald Trump s’est donné un mois pour mettre à bas le régime iranien. Mais des bombardements, fussent-ils massifs, n’ont jamais permis d’atteindre ce genre d’objectifs. Surtout qu’à force de trop bombarder les civils, ceux-là peuvent se retourner contre leurs prétendus « libérateurs ». Il faut des troupes au sol. Cependant, « No boots on the ground », a-t-il promis à ses électeurs, les siens, mais aussi ceux du Parti démocrate. Selon un sondage tombé ce lundi 2 mars, seuls 27 % des Américains soutiendraient cette « croisade ». C’est mince. D’autant plus mince que le régime iranien qui, depuis 1979 et l’accession au pouvoir de l’ayatollah Khomeiny, vit depuis en guerre, tour à tour larvée ou ouverte, telle celle diligentée par cet Occident qui, de 1980 à 1988, a massivement armé l’Irak de Saddam Hussein contre la toute nouvelle République islamique d’Iran. Cette fameuse « résilience », ils la connaissent mieux que personne, donc. Néanmoins, ce pays est de plus en plus fragile. Son arc chiite n’est plus ou presque. Les dernières manifestations ont été réprimées dans le sang (trente mille morts au bas mot), ce n’est pas rien. Et là, ce n’était pas que la jeunesse urbaine et occidentalisée qui est descendue dans la rue ; ceux de la campagne y étaient aussi. Pis, pour le défunt ayatollah Khamenei, le bazar de Téhéran s’est révolté à son tour. La dernière fois que ce bastion religieux et conservateur avait battu le pavé, c’était pour renverser le Shah… Là, ce n’était pas pour des questions de voiles pour les femmes – ils sont pour –, mais pour la corruption de plus en plus endémique du régime. Lequel, acculé, n’avait plus d’autre choix que de durement réprimer ce qui commençait à ressembler à une insurrection. En effet, ses dirigeant sont hantés par les précédents syriens et libyens, sachant que, contrairement à ce que certains pourraient imaginer, l’antique nation perse demeure une mosaïque d’ethnies et de religions, que seules les monarchies de jadis et le récent pouvoir des mollahs parvenaient à maintenir à peu près unis. Si le régime chute, une guerre civile, avec son cortège de massacres, pourrait bien être la prochaine étape, en forme de grand saut dans l’inconnu. À ce titre, le pari américain est à haut risque. Tout comme l’est l’actuelle politique iranienne qui, en bombardant ses proches voisins arabes, s’interdit, dans un proche avenir, d’en appeler à la solidarité musulmane, au-delà du traditionnel antagonisme entre chiites et sunnites. De fait, il précipite sa possible chute. En face, on mise sur deux atouts.

Le premier, la nomination de Reza Palhavi, le fils du Shah, qui pourrait faire figure de gouverneur de transition. Mais l’homme, tenu non sans raison pour une marionnette d’Israël et des États-Unis, ne bénéficie que de peu de soutiens sur place. Pis, sa famille porte ce péché originel consistant à avoir été installée par cette CIA ayant débarqué son prédécesseur, Mohammad Mossadegh, en 1953. Bien que fondateur du Toudeh, le Parti communiste iranien, l’homme ne fréquentait les mosquées que de loin. Peu importait, même aux officiels religieux les plus stricts ayant confié à l’auteur de ces lignes : « Oui, Mossadegh était un mécréant. Mais un mécréant patriote dévoué à la nation. Tout le contraire du Shah, guère plus pieux et qui était un pantin des Américains. » Pourtant, au vu des circonstances, au moins Reza Pahlavi pourrait faire figure de pis-aller, fut-il momentané.

L’armée iranienne peut-elle basculer ?

Le second consiste à jouer sur la lassitude de l’armée iranienne. Là, comparaison n’est évidemment pas raison et il serait sot de sombrer dans la reductio ad hitlerum, mais la position de cette dernière n’est pas sans évoquer celle de la Wehrmacht durant l’Allemagne nazie. Adolf Hitler ne lui faisait qu’une confiance limitée, ce corps étant issu du régime ancien ; ce qui l’a amené à mettre sur place un corps d’armée parallèle entièrement dévoué à sa politique : la SS. C’est, toute proportions gardées une fois encore, ce que sont les Pasdaran, ces fameux Gardiens de la révolution. Autant ces derniers sont bien choyés, bien payés, bien équipés et, surtout, bien corrompus ; autant l’armée régulière a toujours été la parente pauvre du régime, même si s’étant en masse mobilisée, officiers fidèles au Shah y compris, pour repousser l’ennemi irakien au siècle dernier. Elle pourrait maintenant en devenir le talon d’Achille.

De là à faire sécession ? C’est toute la question, étant la seule à être suffisamment armée pour faire tomber les maîtres de Téhéran. Sacrifier les institutions au nom de l’intérêt supérieur de la patrie ? Le dilemme n’est pas mince. Et pas nouveau, surtout. L’officier de la Wehrmacht Claus von Stauffenberg a connu le même en tentant d’assassiner Adolf Hitler pour de semblables motifs. Il a été fusillé le 21 juillet 1944. Mais l’Allemagne nazie tombait un an après.

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