
Au bar des Brisants, ces jours-ci, la chaleur avait quelque chose d’incongru, presque d’offensant. Une canicule inhabituelle pesait sur Lechiagat, sans ce souffle de mer qui d’ordinaire remet un peu d’ordre dans les corps et dans les pensées. La Bretagne elle-même semblait surprise d’être ainsi livrée à une fournaise de sous-préfecture méridionale. J’étais assis près de la vitre, un café noir devant moi, et je voyais, au dehors, la vedette des sauveteurs en mer immobile dans la lumière blanche, comme si même les hommes du secours attendaient que l’air redevînt respirable.
Cette torpeur fut rompue par deux dames d’un âge respectable, cheveux courts tirant vers le bleu, lunettes rondes, allure de militantes revenues de toutes les causes sauf de leurs illusions, qui tenaient Libération comme on tient encore un bréviaire quand on n’a plus la foi, mais que demeure le rite. Elles commentaient une tribune de Michèle Riot-Sarcey, historienne, publiée sous un titre d’époque : « Face à l’extrême droite, sortir de la sidération et de la fatalité ». Le ton était grave, presque liturgique. Il fallait réveiller la démocratie, mobiliser les consciences, faire appel au peuple, convoquer les associations, reprendre la rue, ouvrir des assemblées, tenir des débats contradictoires, conjurer le fascisme.
Je les écoutais d’abord par politesse de comptoir, puis avec cette attention oblique que donnent les cafés de bord de mer, lorsque l’on regarde au loin en feignant de ne pas entendre ce qui se dit à deux tables de soi. Le vocabulaire m’était familier. Il avait le parfum jauni des tracts ronéotés, des réunions interminables, des comités d’action, de ces soirs où l’on croyait encore que le monde attendait la gauche comme on attend une délivrance. Les deux dames parlaient du peuple avec une tendresse abstraite, un peu comme on parle d’un enfant disparu dont on refuse de reconnaître qu’il est devenu un adulte hostile.
De retour à la maison, sur mon ordinateur, avec en tête ces deux têtes bleues penchées sur leur journal, je me suis plongé à mon tour dans la tribune. Elle est intéressante, non parce qu’elle nous apprend quelque chose de neuf, mais précisément parce qu’elle ne nous apprend rien. Elle a cette vertu documentaire des textes qui résument une époque finissante : tout y est. La peur du fascisme, l’appel au sursaut démocratique, l’accusation du capitalisme prédateur, la dénonciation de la droite propriétaire, patriote et familiale, la nostalgie d’une mobilisation populaire, la confession partielle des crimes ou compromissions de la gauche, et, au bout du compte, l’incapacité à comprendre que le peuple invoqué n’est plus là.
L’historienne commence par rappeler que l’histoire ne se répète jamais, mais que nous ne sommes pas à l’abri d’un retour de formes autoritaires évoquant le fascisme européen. La prudence de la formule mérite d’être notée. Elle évite l’assimilation pure et simple, puis revient aussitôt, par le détour de la ressemblance, à l’équivalence morale. C’est une vieille figure rhétorique. On déclare ne pas confondre, pour pouvoir suggérer plus fortement encore. L’adversaire n’est pas seulement un adversaire. Il est le prélude possible d’une catastrophe dont chacun connaît les images scolaires : chemises, bottes, défilés, camps, ruines fumantes.
Historiquement, le procédé n’est pas innocent. Depuis quarante ans, la gauche européenne a remplacé l’espérance sociale par la gestion mémorielle de la peur. Ayant perdu l’avenir, elle administre le passé. Elle ne promet plus guère le monde nouveau, elle menace du monde ancien. Le fascisme, qui fut un phénomène précis, daté, enraciné dans la guerre totale, la brutalisation des sociétés, la crise des empires, la peur du bolchevisme, la misère de l’après 1918 et le discrédit du parlementarisme libéral, devient une catégorie flottante. Elle sert à désigner toute réaction populaire échappant à l’encadrement moral de la gauche.
Le plus frappant, dans cette tribune, n’est pourtant pas ce qu’elle dit. C’est ce qu’elle ne dit jamais. À aucun moment l’historienne ne nomme vraiment ce qui préoccupe les Français, comme d’ailleurs beaucoup d’Européens : l’insécurité quotidienne, la dépossession culturelle, l’immigration de masse, l’effondrement scolaire, la pression fiscale, la dégradation des services publics, la concurrence sociale, la difficulté de se loger, la solitude des campagnes, l’abandon des villes moyennes, la disparition des anciennes sociabilités populaires, la crainte de voir ses enfants vivre dans un pays devenu méconnaissable. Tout cela est absent, ou plutôt tout cela n’apparaît que sous forme pathologique, comme si ces inquiétudes ne pouvaient être que des symptômes de peur, d’ignorance ou de ressentiment.
C’est là que l’affaire se gâte. À force d’étendre le mot fascisme à tout ce qui contrarie son monde, la gauche l’a vidé de sa substance historique. Elle voit du fascisme dans la demande d’ordre, dans l’attachement national, dans la défense des frontières, dans l’inquiétude démographique, dans l’hostilité à l’immigration de masse, dans le refus de la dépossession culturelle. Or l’historien sérieux devrait précisément distinguer. Il devrait séparer la pathologie totalitaire de la simple volonté d’un peuple de demeurer lui-même. Confondre l’une avec l’autre, c’est substituer la police du vocabulaire à l’analyse du réel.
Cette cécité éclate jusque dans les petites querelles de mœurs publiques. La même gauche qui trouve toujours de bonnes raisons pour empêcher des banquets populaires, surveiller des fêtes enracinées, soupçonner une tablée de village, une réunion associative ou un repas champêtre dès lors qu’ils sentent trop le pays réel, se découvre soudain libertaire lorsqu’il s’agit de défendre les raves illégales. Là où des familles, des paysans, des jeunes gens du cru ou des militants identitaires veulent dresser des tables, elle aperçoit l’ombre de la peste brune. Là où des foules anonymes s’installent sans autorisation, occupent des terrains, épuisent les forces de l’ordre, laissent derrière elles déchets, nuisances et parfois drames humains, elle parle volontiers de liberté festive, de culture alternative, de jeunesse incomprise. La fête enracinée lui paraît suspecte. La transgression sans mémoire lui semble poétique.
Michèle Riot-Sarcey écrit ensuite que le capitalisme montre son vrai visage en faisant triompher « ses prédateurs les plus avides », tandis que la barbarie deviendrait le signe des temps avec l’arrivée en masse des pouvoirs d’extrême droite. Ici encore, le vieux mécanisme marxisant réapparaît sous ses habits fatigués. Les puissants, les prédateurs, les dominants, les possédants. Le lexique a connu toutes les assemblées générales, toutes les facultés de lettres, tous les amphithéâtres chauffés par l’argent public. Il suppose que la droite populaire serait la pointe avancée du capitalisme, quand le capitalisme contemporain est, pour l’essentiel, mondialiste, déraciné, technocratique, managérial, publicitaire et hostile aux vieilles formes d’appartenance.
Il y a même là une contradiction presque comique. La gauche dénonce les puissances d’argent, puis elle s’étonne que les peuples se retournent contre les partis qui ont accompagné, justifié ou béni la mondialisation culturelle et migratoire. Elle voit partout l’emprise du capital, sauf dans les grandes métropoles progressistes, les plateformes numériques, les fondations philanthropiques, les institutions supranationales, les médias de prestige, les industries culturelles et les universités qui répètent exactement son catéchisme. Ce capital-là, parce qu’il parle diversité, inclusion et climat, lui paraît moins suspect que le petit propriétaire provincial, le père de famille inquiet, l’artisan ruiné ou l’électeur périurbain qui demande seulement à ne pas devenir étranger chez lui.
L’historienne reconnaît pourtant un point essentiel : la gauche n’attire plus la confiance. Elle évoque son passé d’illusions et de mensonges, les gouvernements totalitaires du XXe siècle, l’URSS, la Chine, le Cambodge, puis les pratiques des socialistes européens dans les années 1950 et 1960, impliqués dans la répression de mouvements de libération en Afrique et en Asie. L’aveu est considérable. Il devrait ouvrir une enquête impitoyable sur la tradition politique qui, au nom de l’émancipation, a justifié la servitude, les camps, la police idéologique, le mensonge d’État, puis, plus tard, la trahison sociale par conversion au marché mondial.
Il n’en est rien. Le texte avoue, puis passe. La confession sert de purification rapide. Un peu de cendre sur le front, et l’on peut recommencer à prêcher. Rien n’est plus caractéristique de la gauche contemporaine que cette capacité à reconnaître ses crimes historiques sans jamais en tirer les conséquences anthropologiques. Elle admet les erreurs du communisme, les mensonges du socialisme, les compromissions coloniales, les abandons du monde ouvrier, puis conclut que la solution reste plus de gauche, plus de démocratie, plus de mobilisation, plus de parole collective, plus de citoyens réunis en assemblées.
C’est le fameux mot attribué à Talleyrand au sujet des Bourbons : ils n’ont rien appris ni rien oublié. La gauche, elle, a beaucoup oublié et peu appris. Elle a oublié que le peuple n’est pas une matière disponible. Elle a oublié que la démocratie ne consiste pas à faire voter les hommes jusqu’à ce qu’ils votent bien. Elle a oublié que le peuple réel a une mémoire, des humeurs, des rancunes, des intérêts, des fidélités, des morts, des frontières intérieures. Elle a oublié qu’on ne peut pas pendant cinquante ans traiter les siens de racistes, de beaufs, de réactionnaires, de populistes, de complotistes, puis les convoquer soudain pour défendre la démocratie contre leurs propres suffrages.
Le cœur du texte est là. Michèle Riot-Sarcey appelle la gauche à faire appel aux populations, par des assemblées locales, des meetings nationaux et internationaux, des rassemblements de collectifs associatifs, des débats contradictoires et critiques. L’intention se veut généreuse. Elle est surtout révélatrice d’un décalage historique. Car le peuple a déjà parlé. Il parle à chaque scrutin, dans les communes périphériques, les bourgs déclassés, les anciennes régions ouvrières, les territoires abandonnés par l’industrie, les campagnes vieillies, les villes moyennes cernées par les zones commerciales et les quartiers de relégation. Seulement, ce peuple ne dit pas ce que la gauche voudrait entendre.
Dès lors, il cesse d’être le peuple. Il devient opinion électrisée, masse inquiète, foule trompée, électorat fascisé, proie des influenceurs, victime du ressentiment. C’est un prodige : le peuple est souverain quand il confirme le progressisme, malade quand il le contredit. La démocratie devient alors non le gouvernement du peuple, mais la procédure par laquelle une minorité instruite espère ramener le peuple à la raison. Carl Schmitt avait vu, à sa manière brutale, que la politique commence avec la désignation de l’ennemi. La gauche contemporaine a désigné le sien : non plus seulement l’extrême droite, mais le peuple qui vote pour elle.
La tribune dénonce encore le « repli sous la protection d’un leader », annonciateur de servitude volontaire. Il y a là une référence transparente à La Boétie, devenue poncif universitaire. L’idée n’est pas fausse en soi. Les peuples fatigués cherchent parfois un maître. Les démocraties molles produisent des hommes forts comme les marais produisent des fièvres. Cependant, l’analyse demeure incomplète. Le besoin d’autorité ne naît pas toujours d’une pulsion servile. Il naît souvent d’un désordre subi, d’une insécurité tangible, d’un sentiment d’abandon, d’une perte de contrôle politique. Lorsque les institutions ne protègent plus, l’appel à l’autorité revient comme une marée.
L’historienne y voit surtout la peur de l’autre, dont l’étranger réel ou supposé serait la cible. Voilà encore une formule usée jusqu’à la corde. Elle réduit à une passion basse ce qui est souvent une expérience concrète. Les Français, les Bretons, les Européens ne vivent pas dans des abstractions. Ils habitent des rues, des écoles, des gares, des immeubles, des villages, des quartiers. Ils voient ce qui change. Ils savent ce qu’ils peuvent dire et ce qu’ils doivent taire. Ils savent que certains lieux ne leur appartiennent plus. On peut discuter leurs conclusions, non leur interdire de nommer leur expérience.
C’est ici que l’histoire devrait revenir, non comme épouvantail, mais comme discipline de la continuité. Les peuples européens n’ont pas seulement produit des droits de l’homme, des syndicats et des avant-gardes artistiques. Ils ont produit des langues, des paysages, des coutumes, des manières d’être, des cimetières, des fêtes, des fidélités anciennes, des lenteurs précieuses. La gauche, depuis qu’elle a troqué le prolétaire pour le migrant, l’ouvrier pour le minoritaire, la classe pour l’identité importée, ne sait plus parler à cette épaisseur-là. Elle ne voit dans la permanence qu’une oppression. Elle ne voit dans l’héritage qu’un privilège. Elle ne voit dans la patrie qu’une antichambre de Vichy.
Or Vichy, précisément, est convoqué. Selon la tribune, les slogans de Vichy reprendraient vie en France. La propriété, la patrie, la famille formeraient le triptyque éternel de la droite, soucieuse de favoriser sa caste. On retrouve ici la paresse des grandes assimilations. Qu’une famille veuille transmettre, qu’un peuple veuille durer, qu’un pays veuille protéger ses frontières, et voici que l’ombre de 1940 se remet à marcher. C’est faire bon marché de l’histoire française, de ses droites multiples, de ses traditions populaires, paysannes, gaulliennes, sociales, catholiques, républicaines, monarchiques, bonapartistes, régionalistes même. La France n’a jamais tenu dans le mauvais théâtre où la gauche enferme ses adversaires.
Cette incapacité à penser la droite autrement que comme une survivance honteuse est l’une des causes de la déroute intellectuelle progressiste. La gauche croit affronter des fantômes. Elle ne voit pas qu’elle affronte un monde nouveau, né de ses propres démissions. Elle a chanté l’ouverture, et l’ouverture a désarmé les ouvriers. Elle a célébré la mobilité, et la mobilité a brisé les enracinements. Elle a béni l’individu autonome, et l’individu autonome s’est retrouvé seul, précaire, interchangeable. Elle a déconstruit la famille, la nation, l’école, l’autorité, puis elle s’étonne que les hommes cherchent quelque part un abri.
La formule la plus révélatrice de la tribune est peut-être celle de la « démocratie réelle ». On la croirait sortie d’une cave chauffée de 1972, entre deux affiches sérigraphiées et une bouteille de mauvais rouge. Démocratie réelle contre démocratie formelle, peuple vivant contre institutions mortes, assemblées contre représentation, communalisme contre conquête des appareils. Le rêve est ancien. Il traverse le socialisme utopique, les communes insurrectionnelles, les soviets avant leur capture, les conseils ouvriers, Mai 68, les ZAD, les assemblées de place. Toujours la même promesse : rendre la parole au peuple. Toujours la même fin : quelques minorités organisées parlent au nom de tous.
C’est pourquoi l’appel final à Shelley, « vous êtes nombreux, ils sont peu », sonne étrangement. Qui sont les nombreux ? Qui sont les peu ? La gauche continue de croire qu’elle parle au nom du grand nombre contre une oligarchie. Dans la réalité française contemporaine, elle parle souvent au nom de minorités diplômées, urbaines, salariées de l’État culturel ou social, encadrées par le langage moral des métropoles, contre une majorité périphérique qu’elle ne comprend plus. Les nombreux ne se reconnaissent plus en elle. Les peu sont parfois ceux qui occupent les plateaux, les rédactions, les universités, les tribunaux symboliques, les directions d’associations, les commissions, les observatoires, les lieux où l’on décrète le bien.
Il ne s’agit pas de nier que la droite ait ses illusions, ses paresses, ses clientèles, ses mauvais bergers, ses imposteurs et ses hâbleurs. Il ne s’agit pas davantage de transformer tout vote populaire en oracle. Le peuple peut se tromper, comme les élites, et parfois plus cruellement. La question n’est pas là. La question est de savoir pourquoi une tradition politique qui prétendait défendre les humbles se trouve désormais obligée d’expliquer que les humbles votent mal, pensent mal, s’informent mal, ressentent mal, se souviennent mal, et doivent être rééduqués par des rencontres citoyennes.
La réponse tient en une phrase, rude, mais juste : la gauche a cessé d’aimer le peuple au moment où le peuple a cessé de lui obéir. Elle aimait en lui une fonction historique, non une chair. Elle aimait le prolétaire quand il annonçait le socialisme. Elle aime le migrant quand il annonce la société postnationale. Elle aime les minorités quand elles annoncent la dissolution du vieux pays. Elle n’aime pas le peuple lorsqu’il s’attache à son clocher, à son pavillon, à ses morts, à ses habitudes, à sa sécurité, à ses frontières, à ses enfants. Elle ne l’aime plus quand il veut persévérer dans son être.
C’est peut-être cela que les deux dames du bar des Brisants ne pouvaient pas entendre, penchées sur leur Libérationcomme sur un oracle familier. Elles parlaient de démocratie nécessaire, de mobilisation, de réveil collectif. Elles ne voyaient pas que le réveil avait déjà eu lieu, mais dans l’autre camp. Elles attendaient le peuple au meeting. Il était dans l’isoloir. Elles l’imaginaient disponible pour défendre leurs causes. Il votait pour sortir de leur monde.
Je regardais la mer, le soir, après avoir refermé l’ordinateur. Au large, les bateaux rentraient avec cette lenteur grave des choses qui savent où elles vont. La gauche française, elle, continue de chercher le peuple comme on cherche un navire disparu sur une vieille carte. Elle l’appelle. Elle lui fait signe. Elle lui promet la démocratie réelle. Seulement le peuple a changé de rive. Il ne répond plus. Ou plutôt, il répond, avec obstination, scrutin après scrutin, que voter pour cette gauche, c’est souvent voter contre soi-même, contre sa continuité, contre sa maison, contre ses enfants encore à naître.
Aujourd’hui, le peuple hait la gauche avec la rancune froide des amours trahies. La gauche hait le peuple avec la mélancolie furieuse des prêtres dont les fidèles ont déserté l’église. De cette haine croisée naît notre époque. Elle est moins fasciste que post-progressiste. Elle n’annonce peut-être pas le retour des années trente, mais la fin d’une imposture longue : celle d’une gauche persuadée de posséder le peuple, alors qu’elle n’en gardait que le portrait jauni.
Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
balbino.katz@pm.me.
Crédit photo : DR (photo d’illustration)
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