
L’année écoulée a été marquée par des relations sino-américaines douces-amères. Au printemps 2025, le président Donald Trump a imposé un embargo commercial de facto à la Chine, une mesure à laquelle Pékin a rapidement répondu par des mesures de rétorsion. Quelques mois plus tard, le même Trump vantait un partenariat « G-2 » entre les deux pays. Ces dernières semaines, Trump a à la fois invité des navires de guerre chinois dans le détroit d’Ormuz et menaçait de frapper les pétroliers à destination de la Chine qui le traverseraient. Dans le fond, Trump n’est pas si difficile à suivre. Il sait qu’il perd la main…
Cette relation bilatérale, la plus importante au monde, a également évolué de manière plus profonde et durable. Les changements de style dans la manière dont les États-Unis mènent leur diplomatie avec la Chine ont permis à Pékin de prendre le dessus pour obtenir des concessions politiques cruciales. Désormais, Washington dissocie sa diplomatie avec Pékin de ses efforts pour rivaliser en matière d’influence à l’échelle mondiale. Des changements subtils dans les relations sino-américaines qui vont peser sur les prises de décisions à Washington pendant des années.
Lorsque Trump rencontre Xi à Pékin le 14 mai dernier, les deux dirigeants ont peu de chances de parvenir à des avancées politiques majeures. Mais ils renforcent un nouvel ensemble de règles et d’hypothèses implicites pour la gestion des relations qui, en fin de compte, favorisent la Chine, permettant à Pékin de tester la détermination américaine sur Taïwan.
Un nouveau droit de veto pour Pékin ?
La Chine est sortie de la guerre commerciale de 2025 en position de force relative. Alors que les tensions s’intensifiaient au début de l’année 2025, les stratèges de Pékin, lecteurs aussi bien de Thucydide que de Sun Tzu, estimaient que les perturbations porteraient préjudice à la Chine, mais qu’elles affecteraient davantage les États-Unis. Comme prévu, après le blocage des exportations de terres rares par Pékin, essentielles à l’industrie électronique, portant un coup sérieux à la viabilité de l’industrie manufacturière américaine, l’administration Trump a rapidement cherché une issue à la guerre commerciale qu’elle avait elle-même déclenchée.
La méfiance initiale face à l’imprévisibilité de Trump a cédé la place à la quasi-certitude que Pékin pouvait manipuler son administration avec facilité. Les responsables chinois ont conclu qu’ils pouvaient négocier avec les États-Unis sur un pied d’égalité, car désormais, la Chine avait l’avantage.
Au lendemain de cette guerre commerciale, les deux parties se sont recentrées. Les États-Unis ont mis de côté leurs préoccupations structurelles concernant les politiques non conformes aux principes du marché de la Chine et les déséquilibres commerciaux qui en résultaient, auxquels les droits de douane étaient initialement destinés à remédier. Mais les accords finaux, approuvés par Trump et Xi en octobre 2025 lors de leur sommet à Busan, en Corée du Sud, ont tout de même révélés des changements significatifs dans la nature des relations sino-américaines. La Chine a suspendu ses contrôles les plus stricts sur les terres rares et les minéraux critiques. En contrepartie, Washington a concédé à Pékin un droit de veto effectif sur la question de savoir si et comment les États-Unis se protégeraient contre certaines menaces pour la sécurité nationale.
Dans le cadre de cet accord, les États-Unis ont retiré un nouveau règlement qui aurait imposé des contrôles à l’exportation aux filiales d’entités déjà sanctionnées, comblant ainsi une faille qui servait à contourner l’interdiction de vendre des semi-conducteurs de pointe à la Chine. Et le tour est joué !
D’un seul coup, Pékin pouvait affirmer son autorité sur la manière dont les États-Unis appliqueraient l’ensemble de leurs mesures de sécurité nationale existantes reposant sur des contrôles à l’exportation, qu’elles visent la Chine ou non. De plus, les États-Unis ont accepté de renoncer à de nouveaux contrôles à l’exportation visant spécifiquement des entités chinoises. La Chine sort donc de cette guerre commerciale en position de force relative.
Un tel accord aurait été impensable un an plus tôt. La première administration Trump et l’administration Biden avaient eu recours aux contrôles à l’exportation pour faire face à un large éventail de défis, notamment l’utilisation à des fins militaires par l’armée chinoise de technologies américaines, le soutien de Pékin à la guerre menée par la Russie en Ukraine et les violations des droits de l’homme au Xinjiang. Ces mesures empêchaient la Chine de tirer facilement parti des capacités américaines pour les « retourner » et porter atteinte aux intérêts et aux valeurs des États-Unis. La deuxième administration Trump a discrètement mis cet outil de côté.
Les États-Unis et la Chine abordent régulièrement les questions de sécurité nationale, mais par le passé, la manière dont Washington traitait ces questions n’était pas négociable. Les États-Unis pouvaient finalement décider de ne pas agir face à une menace particulière, mais personne ne pouvait s’attendre à ce que la Chine exerce une autorité explicite sur la manière dont les responsables américains allaient procéder. Désormais, Pékin a son mot à dire.
Pour certains observateurs, cela représente une avancée diplomatique comparable aux négociations sur le contrôle des armes nucléaires menées pendant la Guerre froide.
Diplomatie : l’art des apparences
Les préparatifs du prochain sommet entre les dirigeants des deux pays révèlent d’autres changements importants dans les relations sino-américaines. À l’approche des sommets bilatéraux, les deux parties ont toujours accordé une grande importance au faste et à la symbolique de la rencontre. Mais par le passé, les diplomates chinois se concentraient généralement davantage sur l’ambiance, tandis que les responsables américains donnaient la priorité à des objectifs politiques précis. Ces différences facilitaient le succès des négociations en permettant aux deux parties de faire des concessions sur l’organisation des réunions sans compromettre leurs objectifs prioritaires. Les États-Unis pouvaient ainsi faire un geste de respect – un repas plus long ou plus raffiné, par exemple – afin d’obtenir le soutien de la Chine pour un changement politique plus concret, tel qu’une communication renforcée entre les forces armées.
Aujourd’hui, ces rôles se sont inversés. Washington doit répondre au désir primordial de Trump d’établir des relations visiblement chaleureuses avec Xi. En réponse, Pékin y voit une occasion unique de s’inspirer de la stratégie américaine, en troquant l’apparence contre le fond afin d’obtenir des concessions sur sa priorité stratégique absolue : Taïwan. Les responsables chinois offriront certainement à Trump un spectacle fastueux et solennel, mais ils s’attendront à ce qu’il leur rende la pareille dans son programme politique, éventuellement en assouplissant le soutien américain à la petite île, symbole de discorde depuis des décennies.
En 2022, Pékin a démontré avec une clarté inhabituelle sa conviction que la coopération est quelque chose qui se mérite par un bon comportement. En réponse à la visite de la présidente de la Chambre des représentants de l’époque, Nancy Pelosi, à Taïwan cette même année, Pékin a suspendu sa coopération sur un large éventail de questions sans rapport les unes avec les autres, notamment la lutte contre le trafic de drogue, le changement climatique, l’immigration et les communications militaires.
Cette fois-ci, les États-Unis tentent de relier entre eux des éléments disparates de l’agenda bilatéral. Tout est négociable, y compris les questions de sécurité nationale. Trump ne voit aucune distinction significative entre les domaines de coopération et ceux de divergence ; il semble croire que tous les problèmes peuvent être résolus grâce à son engagement personnel auprès de Xi. En conséquence, Washington pourrait envisager des concessions stratégiques sur des questions qui définiront la concurrence entre les États-Unis et la Chine pendant des décennies — telles que le statut de Taïwan ou la protection des technologies de défense — en échange de gains rapides et secondaires, comme les achats chinois de soja ou d’avions.
Cette dynamique a été renforcée par le rôle de facto du secrétaire au Trésor américain, Scott Bessent, en tant que diplomate en chef des relations sino-américaines. Dans le passé, la responsabilité première des sommets bilatéraux revenait le plus souvent au conseiller à la sécurité nationale ou au secrétaire d’État.
L’homologue chinois de Bessent est le vice-premier ministre He Lifeng, dont les responsabilités sont également principalement économiques. Le parti-État chinois, cependant, a une capacité exceptionnelle à imposer la discipline du message à tous ses cadres, et il ne fait aucun doute qu’il est prêt à faire pression pour des victoires sur les questions aussi bien stratégiques qu’économiques. Un lourd déséquilibre pour les États-Unis…
Ménager la chèvre et le chou (chinois)
Ces changements structurels dans les relations entre les États-Unis et la Chine ont accordé à Pékin un levier de pression considérable. Dans le même temps, les actions de Washington ne sont pas toujours alignées sur les messages envoyés à Pékin. Alors même que l’administration Trump célèbre un partenariat « G-2 » avec la Chine et suggère que les ventes d’armes à Taiwan sont ouvertes à la négociation, en violation possible des six assurances du président Ronald Reagan à Taiwan, l’activité militaire américaine autour de cette île et de la mer de Chine méridionale reste forte. En 2025 et 2026, les États-Unis ont mené un programme d’exercices militaires multilatéraux et d’opérations de liberté de navigation dans le Pacifique occidental. De plus, l’armée américaine continue d’envoyer des navires et des avions à travers le détroit de Taïwan, tandis qu’en décembre dernier, l’administration Trump a approuvé un programme de vente d’armes de 11 milliards de dollars à Taïwan. Certains diraient que cet état de fait reflète une stratégie astucieuse consistant à parler doucement tout en tenant dans sa main le fameux « big stick » américain.
Un contraste entre la parole et l’acte qui soulève de nombreux risques de malentendus, voire d’escalades involontaires. La Chine ne recherche pas un conflit militaire à court terme avec ses voisins ou les États-Unis, mais ses exercices militaires de plus en plus élaborés autour de Taiwan pourraient facilement provoquer un accident diplomatique.
Maintenant que Washington signale explicitement à Pékin un manque d’intérêt pour soutenir ses alliés régionaux (tout en continuant à les soutenir en sous-main), les chances que Pékin interprète mal les intentions de Washington et sous-estime la détermination des États-Unis sont encore plus grandes que par le passé.
Alors que Pékin se sent de plus en plus confiante dans sa position au sein des relations sino-américaines, elle pourrait être encouragée à s’affirmer plus agressivement dans la région indopacifique. Cela obligerait les États-Unis à faire un choix peu confortable : taper du poing sur la table, au risque de mettre en péril la stabilité de la région, ou fermer les yeux, mettant de facto en péril les intérêts américains.
Avoir « le cul entre deux chaises » implique forcément de se casser la gueule à un moment ou à un autre…
https://www.revue-elements.com/les-etats-unis-ont-ils-perdu-la-main-face-a-la-chine/
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