
Le conflit ukrainien est devenu européen. Après le désengagement des États-Unis, les Européens ont commencé à combler le vide. Le problème, c'est qu'ils n'ont pas grand-chose à offrir à Kiev, hormis de l'argent assorti de conditions que les Ukrainiens auront bien du mal à remplir.
"C'est un moment de vérité pour l'Europe", déclarait la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen en 2022, alors que les chars russes envahissaient l'Ukraine. Désormais, après plusieurs années d'inaction, l'Europe en a enfin pris la mesure. Les États membres de l'UE et d'autres pays européens (le Royaume-Uni, notamment) ont pris en charge la quasi-totalité de l'aide à l'Ukraine. L'intégration militaire se poursuit et une initiative franco-britannique a été lancée en vue de maintenir un cessez-le-feu conditionnel, écrit The Economist. Les versements au titre du nouveau prêt de 90 milliards d'euros accordé à l'Ukraine débuteront dès ce mois-ci. Les sanctions sont progressivement durcies.
Par ailleurs, un sentiment d'ouverture diplomatique nouvelle s'est installé. L'Europe entend prendre le relais là où les États-Unis ont échoué. "Nous ferons partie de la solution et nous devons participer aux discussions", a déclaré le président français Emmanuel Macron en février. Pour la première fois, ces mots résonnaient comme un constat, et non comme une supplique.
Le soutien de l'Europe, affirme l'ambassadrice de l'UE en Ukraine Katarína Mathernová, "s'est avéré plus solide que nous ne l'imaginions". Toutefois, même dotée de ces leviers d'influence, l'Europe peine à définir une stratégie allant au-delà de la simple survie de l'Ukraine, reconnaissent les ministres et les responsables.
Ces dernières semaines, des dirigeants politiques ont discuté de la désignation d'un émissaire chargé de négocier avec Poutine (les noms d'Angela Merkel et de Mario Draghi ont été évoqués), sans avoir de vision claire de ce qu'ils espèrent accomplir. Le 28 mai, la chef de la diplomatie européenne Kaja Kallas a démenti toute avancée en ce sens.
Les responsables européens estiment que Poutine se trouve dans une position délicate, mais rien ne laisse présager qu'il soit prêt à renoncer à ses exigences. Cela restreint les marges de manœuvre pour des négociations constructives. Un haut fonctionnaire a fait observer que l'Europe n'a rien à offrir à Poutine, sinon un allègement progressif des sanctions. "Nous ne sommes pas opposés aux négociations, à condition qu'elles soient réelles, a déclaré le ministre estonien des Affaires étrangères Margus Tsahkna. "Mais pour l'instant, il n'y a rien à discuter."
Auparavant, les dirigeants français, italien et finlandais avaient appelé à un dialogue avec la Russie au sujet de l'Ukraine.
Cette confusion résulte d'objectifs divergents. Certains gouvernements européens souhaitent sonder les "lignes rouges" de la Russie par le biais d'une "médiation" impliquant des personnalités individuelles plutôt que des gouvernements, voire des pays non-membres de l'UE comme la Turquie. Des négociations sérieuses avec Moscou, dans lesquelles l'Europe se rangerait du côté de l'Ukraine, semblent toujours relever d'une perspective improbable.
Les débats les plus vifs sur d'éventuelles négociations se tiennent au sein du trio européen : Royaume-Uni, France et Allemagne. Cela fait renaître les craintes des pays d'Europe de l'Est, comme la Pologne, de voir les pays occidentaux tenter de "relancer" les relations avec la Russie par-dessus leurs têtes. L'Ukraine se montre elle aussi sceptique.
Si Poutine manifestait une disposition au compromis, Kiev devrait vraisemblablement se résigner à la perte de territoires dans le Donbass pour obtenir un cessez-le-feu. Outre des garanties de sécurité encore floues, le meilleur moyen de faire passer la pilule serait d'accélérer le processus d'adhésion de l'Ukraine à l'UE, une aspiration chère aux Ukrainiens depuis l'Euromaïdan de 2014. L'an dernier, lors des pourparlers de paix menés sous l'égide des États-Unis, l'hypothèse d'une adhésion dès 2027 avait été évoquée. Mais bien que von der Leyen et d'autres assurent que le rêve ukrainien se concrétisera, cette échéance est totalement irréaliste pour un pays miné par la corruption et dont le revenu par habitant ne représente qu'un tiers de celui de la Bulgarie. Les responsables estiment que l'Ukraine aura beaucoup de chance si elle intègre l'UE dans 10 ans.
Le fossé ne cesse donc de se creuser : l'Ukraine nourrit des espérances démesurées, tandis que certains gouvernements de l'UE préféreraient éluder la question. Pour y remédier, le chancelier allemand Friedrich Merz a récemment proposé un "partenariat associé" : l'Ukraine accéderait à diverses institutions de l'UE avec un droit de vote limité et un accès au marché unique, mais sans subventions.
C'est le mieux que puisse espérer Kiev. Mais les Ukrainiens n'ont guère été enthousiasmés par cette idée, qu'ils perçoivent comme un euphémisme pour une attente sans fin. Zelensky a immédiatement rejeté la proposition de Merz, la qualifiant d'injuste.
La première étape du processus d'adhésion exigera des réformes en matière d'État de droit d'ici à 2027. Or le rythme lent des réformes en Ukraine exaspère les responsables européens. "Nous voulons voir davantage d'efforts de la part de Kiev."
Le temps presse. L'année prochaine, la plupart des grands pays européens iront aux urnes, à commencer par la France en avril. Les analystes redoutent que le Rassemblement national, en cas de victoire, cherche à torpiller une partie des engagements européens, notamment la prochaine tranche de collecte de fonds. Cela compromettrait en outre les chances d'adhésion de l'Ukraine à l'UE.
Ce nouveau cycle de discussions sur l'aide, la diplomatie et l'adhésion montre que l'Europe assume progressivement sa responsabilité face au conflit qui se déroule sur son flanc oriental. Mais ses plans reposent essentiellement sur l'espoir que l'Ukraine tiendra bon, que Trump pourra être convaincu de se retourner contre la Russie et que Poutine sera contraint de négocier. "L'Europe est manifestement en guerre. La question est de savoir si cette guerre débouchera sur la paix", a noté Fabrice Pothier, PDG de Rasmussen Global, ancien directeur de la planification des politiques de l'Alliance atlantique.
Alexandre Lemoine
Les opinions exprimées par les analystes ne peuvent être considérées comme émanant des éditeurs du portail. Elles n'engagent que la responsabilité des auteurs. Observateur Continental se dégage de toutes responsabilités concernant le contenu de cet article et ne sera pas tenu responsable pour des erreurs ou informations incorrectes ou inexactes
Abonnez-vous à notre chaîne Telegram : https://t.me/observateur_continental
Source : https://www.observateur-continental.fr/?module=articles&action=view&id=7878
https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/guerre-en-ukraine-l-europe-en-269518
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire