Jérôme Vigues cliquez ici
Il y a en ce moment même un feu de plus de 30 000 hectares qui grignote la Gironde, et pour la première fois de l'histoire on envoie un A400M militaire larguer du retardant parce que les Canadair, eux, ne suffisent plus. Il faut le dire lentement pour bien le sentir passer : la France, en 2026, en est réduite à improviser avec des avions de transport de troupes parce que sa flotte de bombardiers d'eau est usée jusqu'à la corde. Pas une image, un fait.
Deux Dash et quatre Canadair pour tenir un front qui en réclamerait le double, pendant qu'une trentaine d'autres incendies brûlent ailleurs, dans le Var, dans les Landes. Presque mille militaires envoyés en renfort de neuf cents pompiers déjà sur les genoux. On appelle ça gérer une crise. Moi j'appelle ça courir après le feu avec un seau percé — et encore, un seau percé, au moins ça reste un seau. Là on en est à demander à un avion de transport de troupes, conçu pour larguer des parachutistes, de faire le travail d'un hydravion. Le syndicat des pilotes le disait déjà l'été dernier, avant même cette saison-ci : certains jours il n'y avait à Nîmes-Garons, la base historique, plus que zéro à deux Canadair réellement en état de voler. Zéro. On peut citer les deux cent mille pompiers volontaires et les quarante mille professionnels autant qu'on veut dans les discours du 14 juillet, si les avions restent au sol un an sur deux faute de pièces, les chiffres ne servent plus qu'à se rassurer soi-même.
Alors on remonte le fil, parce que ce fil-là ne date pas d'hier et qu'il faut le dérouler jusqu'au bout pour comprendre à quel point ce pays méprise ceux qui le protègent.
28 janvier 2020. Cinq mille pompiers défilent à Paris. Sept mois qu'ils réclament une prime de feu décente, sept mois qu'on les baladait. Leur demande : que la prime passe de 19 à 28 % du traitement. Rien d'extravagant, un rattrapage sur un métier qui use les corps et qui, depuis 2008, voit le nombre d'agressions contre ses agents grimper de près de 200 %. Et qu'est-ce qu'on leur a envoyé, à ces gens qui courent vers le danger quand tout le monde en fuit ? Des CRS. Des matraques. Des lacrymogènes jusque dans la cour d'une école maternelle. Le Parisien parlait de coups de matraque qui pleuvaient, et je me souviens très bien des images, des pompiers en uniforme, casqués, frappés par ceux-là mêmes qui sont censés protéger l'ordre public — sauf que visiblement, un pompier qui réclame de quoi soigner correctement les Français, ce n'est pas de l'ordre public, c'est une menace. Deux d'entre eux s'étaient même mis symboliquement le feu sur l'uniforme, ce jour-là. Tout est dit dans ce geste.
Et ce n'est pas un accident de l'histoire, un mauvais après-midi mal géré par un préfet nerveux. C'est une doctrine. Parce que les mêmes qui matraquent des pompiers savent aussi très bien matraquer des paysans.
Je pense à décembre dernier, aux Bordes-sur-Arize, en Ariège. Deux cent sept bêtes, des blondes d'Aquitaine, condamnées à l'abattage pour un cas de dermatose. Des centaines d'agriculteurs venus défendre le troupeau d'un couple d'éleveurs, bloquant l'accès à la ferme pendant deux jours, dans le calme, pour l'essentiel. Et puis le soir venu, les gendarmes mobiles qui débarquent, les grenades lacrymogènes qui répondent aux jets de projectiles. On déloge à la nuit tombée des gens qui défendaient leur outil de travail et leur vie entière construite autour d'un troupeau. Et ce n'était même pas la première fois : je repense au mouvement de janvier-février 2024, aux tracteurs bloqués sur les autoroutes, aux gaz, aux blindés de la gendarmerie déployés — huit véhicules blindés à roues excusez du peu, comme si des céréaliers en colère étaient une armée ennemie. Deux mille sept cents militaires mobilisés au plus fort de la crise. Pour des gens qui demandaient juste à vivre de leur travail.
Et voilà le point que personne ne veut voir, et c'est celui-là qu'il faut marteler : ce sont exactement les mêmes paysans, avec leurs mêmes tracteurs qu'on a vus bloqués par des barrages de gendarmerie, qui aujourd'hui sillonnent le Sud-Ouest avec leurs tonnes à eau pour aider à circonscrire les incendies. Personne ne les paie pour ça. Personne ne leur donne de médaille. Ils connaissent leurs terres, leurs chemins, leurs points d'eau mieux que n'importe quel plan ORSEC pondu à Paris, et ils y vont, sans qu'on le leur demande vraiment, parce que c'est leur pays qui brûle et que eux, contrairement à ceux qui décident depuis un bureau climatisé, ils ne peuvent pas se permettre de regarder ailleurs. Le même homme qu'on a vu se faire gazer pour avoir voulu sauver ses vaches se retrouve, quelques mois plus tard, à rouler toute la nuit avec sa citerne pour sauver la baraque du voisin. Et ce pays, en retour, lui envoie quoi ? Une matraque quand il proteste, et le silence quand il sauve. Toujours les mêmes qui encaissent, toujours les mêmes qu'on félicite jamais.
Remarquez, on sait très bien aimer les pompiers et les paysans, dans ce pays. À condition qu'ils restent à leur place. Un pompier bien sagement rangé derrière un ministre lors d'une cérémonie, avec un drapeau, une médaille et les caméras positionnées au bon endroit, ça, on adore. Un paysan qui pose fièrement devant son tracteur pour une photo de campagne électorale, ça aussi, on adore. C'est beau, c'est propre, ça fait de belles images pour le vingt heures. Mais qu'un pompier réclame des effectifs ou une retraite adaptée à un métier qui use les corps avant l'heure, qu'un paysan réclame de vivre dignement de sa production sans être écrasé par les accords de libre-échange et l'empilement des normes, et la tendresse institutionnelle disparaît en un clin d'œil. Les boucliers ressortent, les gaz aussi. Une enquête Ifop de 2023 disait que 97 % des Français faisaient confiance aux pompiers. Quatre-vingt-dix-sept pour cent, il n'y a probablement pas une autre profession dans ce pays qui bénéficie d'un tel crédit populaire — et c'est justement celle-là qu'on a choisi de gazer un mardi de janvier, comme si la popularité auprès du peuple rendait plus suspect encore aux yeux de ceux qui nous gouvernent.
Revenons aux Canadair, parce que c'est là que la boucle se ferme, et de la manière la plus écœurante qui soit.
Été 2022. Les feux de Gironde ravagent plus de 72 000 hectares. Macron, ému comme il sait l'être devant les caméras, promet un « réarmement aérien d'urgence ». Douze Canadair vieillissants — trente ans d'âge moyen tout de même — remplacés, et quatre appareils supplémentaires achetés pour porter la flotte à seize avions. Objectif affiché : avant la fin du quinquennat. On y a cru, ou on a fait semblant d'y croire, parce qu'à ce moment-là qui aurait osé dire tout haut que ce ne serait qu'une promesse de plus jetée en pâture à une opinion sous le choc.
Et puis vient Attal. 21 février 2024. Un décret, signé de sa main de Premier ministre, annule 52,7 millions d'euros de crédits sur le programme Sécurité civile, dans le cadre d'un plan d'économies de dix milliards sur le budget de l'État. Résultat concret, brutal, chiffré : sur les quatre Canadair supplémentaires promis, deux seulement sont commandés en 2024. Les deux autres, on les remet à plus tard. On fait des économies sur les avions qui empêchent les villages de brûler, pendant qu'ailleurs on continue de financer je ne sais quelle mission Théodule ou quelle agence dont personne ne connaît l'utilité. Voilà les priorités de ce pays.
Il aura fallu attendre juillet 2025 pour que Bruno Retailleau, alors ministre de l'Intérieur, annonce vouloir enfin commander les deux appareils manquants. Et il aura fallu attendre le 4 juin 2026 — cette année, il y a quelques semaines à peine — pour que son successeur Laurent Nuñez signe enfin cette commande. Livraison espérée : 2032, peut-être 2033. Faites le calcul avec moi. Dix ans, au mieux, après la promesse initiale de Macron. Dix ans pendant lesquels les étés se réchauffent, pendant lesquels les feux démarrent deux à trois semaines plus tôt que le calendrier habituel, comme cette saison 2026 qui, début juillet déjà, affichait près de sept mille départs de feu et quatorze mille cinq cents hectares brûlés. Et le seul avionneur capable de produire ces hydravions, le canadien De Havilland, avait arrêté sa chaîne de fabrication pendant près de dix ans faute de commandes suffisantes. Un dirigeant de la boîte a eu l'honnêteté cruelle de qualifier ce marché de « petit marché » peu rentable. Voilà où en est la sécurité civile d'une grande puissance nucléaire : à la merci du carnet de commandes d'un avionneur étranger qui ne nous prend même pas au sérieux, parce qu'on ne l'a pas pris au sérieux nous-mêmes.
Alors on en est là. Un pays qui matraque ses pompiers quand ils réclament de quoi exercer leur métier dignement. Un pays qui gaze ses paysans quand ils défendent leur troupeau, et qui les laisse ensuite rouler seuls toute la nuit avec leur tracteur pour sauver ce que l'État n'arrive plus à protéger. Un pays qui promet seize Canadair et qui, dix ans plus tard, en attend encore quatre, pendant qu'un A400M de l'armée doit combler les trous d'une flotte à bout de souffle au-dessus de Bordeaux. Ce n'est pas de la malchance, ce n'est pas le climat qui a changé plus vite que prévu, même si évidemment il y a de ça aussi. C'est un choix. Un choix répété, année après année, gouvernement après gouvernement, de préférer la communication aux moyens, la matraque à la reconnaissance, et l'économie de bout de chandelle à l'investissement qui sauve des vies et des maisons.
Et le plus insupportable dans tout ça, ce n'est même pas l'incurie. C'est que malgré tout, malgré les coups reçus, malgré les crédits annulés, malgré les promesses trahies dix fois, ce sont toujours les mêmes qui continuent de mouiller le maillot. Le pompier reprend son tour de garde le lendemain de s'être fait matraquer. Le paysan ressort sa tonne à eau le lendemain de s'être fait gazer. Ils n'ont jamais eu le luxe de bouder, eux. On peut bien les frapper, les mépriser, les oublier entre deux discours présidentiels — ils seront encore là l'été prochain, quand ça brûlera encore, parce que quelqu'un doit bien le faire, et que ce pays, visiblement, ne mérite pas la moitié du dévouement qu'on continue de lui offrir.
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