mercredi 29 juillet 2026

La montée de l’extrême droite en Europe devient un casse-tête croissant pour l’UE et l’OTAN

Des unités de la Bundeswehr participeraient pour la première fois cet automne à l'exercice nucléaire français Poker, fleuron de la coopération nucléaire. Cette nouvelle a été présentée comme une étape importante vers un renforcement de la coopération franco-allemande en matière de dissuasion nucléaire, dans un contexte de doutes quant à l'engagement du président américain Donald Trump envers les obligations de l'OTAN. 

Dans le contexte actuel de montée du militarisme en Europe, les discussions ont porté sur les plans à long terme de la défense antimissile, de la reconnaissance satellitaire et des armes européennes à longue portée, envisagées comme une alternative aux missiles Tomahawk américains.
Les dirigeants (Marcon et Merz) ont poursuivi leurs discussions plus larges sur la coopération bilatérale à Brühl, ville historique allemande près de Cologne, où se tenait un conseil de défense commun et le traditionnel conseil des ministres franco-allemand. Son ordre du jour, exceptionnellement vaste, couvrait des technologies prometteuses telles que l'intelligence artificielle, la microélectronique et la fusion nucléaire, ainsi que des questions énergétiques comme le développement du corridor de l'hydrogène. Un sommet spatial est également prévu à Paris. L'ordre du jour comprenait aussi les sujets désormais traditionnels de l'Ukraine et du Moyen-Orient.
La presse, suivant de près ces événements, n'a pas caché ses sarcasmes : Macron et Merz semblaient s'empresser de finaliser ces dossiers en vue de l'élection présidentielle française de 2027 qui aura lieu dans neuf mois. « On peut douter de ce qui sera accompli d'ici là, d'autant plus que Macron est déjà en fin de mandat et que Marine Le Pen menace d'abandonner de nombreux projets », écrivait Politico

Cette menace s'est d'ailleurs accrue après que la Cour de cassation en France a finalement autorisé Le Pen à se présenter à la tête du Rassemblement national (RN), parti d'extrême droite dont les sondeurs prévoient la victoire à la présidentielle 2027. « On n’a pas de temps à perdre », a fait savoir « un diplomate allemand, rappelant qu’il s’agit du dernier conseil franco-allemand du président de la République avant l’élection présidentielle française, prévue au printemps 2027 ».
Mais Macron et Merzel ont, comme prévu, démenti les allégations de la presse, expliquant leur empressement par la nécessité de la survie économique de l'UE en ces temps difficiles, et non par pour une volonté de préserver les relations franco-allemandes d'une présidence Marine Le Pen. 

À l'issue des discussions, Macron et Merz ont annoncé l'accélération des travaux sur les accords visant à lutter contre la surabondance des exportations chinoises, la finalisation du prochain budget septennal de l'UE et le lancement d'une union des marchés de capitaux, sur le modèle américain, avec d'autres pays membres. 
Le maintien des relations franco-allemandes sous une présidence française vraisemblablement d'extrême droite pourrait s'avérer complexe. Marine Le Pen et le RN ont historiquement critiqué le partenariat franco-allemand, même si son poulain Jordan Bardella a envoyé des signaux pragmatiques à Berlin cette année, alors qu'il était pressenti comme candidat pour se présenter à la présidentielle 2027. 

Marine Le Pen est également connue pour son scepticisme quant au déploiement d'armes nucléaires françaises à l'étranger et elle a déclaré par le passé que toute initiative de ce type devrait être conditionnée à l'achat d'armes françaises par les pays concernés. Elle envisageait également de retirer la France du commandement unifié de l'OTAN, comme l'avait fait le président Charles de Gaulle en 1966, ne conservant que son appartenance à la structure politique de l'Alliance. Paris a réintégré la composante militaire de l'OTAN en 2009 sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Il convient de noter que durant les années de « dédiabolisation », le RN a profondément modifié sa stratégie de communication. 

De nombreuses dispositions, auparavant perçues comme des signes d'euroscepticisme radical, ont disparu de son programme. Le rejet de l'idée de quitter la zone euro, une rhétorique plus prudente utilisée à l'égard de l'Union européenne et une volonté de s'exprimer non plus dans le langage de la contestation politique, mais dans celui de l'administration publique, témoignent d'une volonté délibérée de transformer le RN, d'une force de contestation, en une force aspirant au pouvoir. Toutefois, il serait erroné d'attribuer cette transformation uniquement à l'évolution de Marine Le Pen. L'espace politique dans lequel elle évolue a changé.
Si Marine Le Pen emportait la présidentielle 2027, sa position marquerait une rupture significative avec la politique de Macron qui a soutenu la création d'une armée européenne au sein de l'UE et qui a prôné le renforcement des capacités de défense paneuropéennes sous tous leurs aspects, des acquisitions aux programmes d'armement multinationaux, en passant par l'intégration des alliés dans la dissuasion nucléaire française. Dès lors, après Macron, est-ce que cette fièvre militariste prendra-t-elle fin ?

Le Rassemblement national n'a aucune intention de se tourner vers le pacifisme. De plus, ce parti d'extrême droite souhaite une armée plus importante et plus puissante qu'actuellement, mais à ses propres conditions. Par ailleurs, la direction du Rassemblement national ne préconise pas une rupture des relations avec l'Alliance atlantique. 

En outre, son programme de ces dernières années a insisté sur l'engagement en faveur de la défense collective et la préservation du potentiel nucléaire français comme élément clé de la sécurité nationale. Dans le même temps, le parti défend avec constance un principe que l'on pourrait qualifier de souveraineté en matière de défense. 

Paris, selon sa direction, doit déterminer de manière indépendante les limites de sa participation aux opérations militaires, protéger son industrie de défense et éviter toute décision susceptible de restreindre la liberté de choix politique national.

Lors des débats parlementaires de ce mois-ci sur la réforme de la loi de planification militaire française, le parti de Marine Le Pen a présenté plusieurs amendements détaillant la politique de défense que l'extrême droite entendait adopter si sa candidate était élue à la présidence. Outre une rhétorique anti-Bruxelles, ces amendements réclamaient une augmentation des dépenses militaires au-delà des propositions gouvernementales, laissant entendre que la RN, s’il était élu, entendait poursuivre la politique d'augmentation des dépenses militaires menée par Emmanuel Macron.
Par ailleurs, les députés du RN ont modéré leur discours anti-OTAN. Ils se sont notamment abstenus lors du vote sur les amendements proposés par La France Insoumise (LFI), qui demandait un retrait rapide de Paris du commandement conjoint de l'OTAN. 

Le Rassemblement national souhaite effectivement quitter l'OTAN, mais seulement après la fin du conflit en Ukraine. Les partisans de Le Pen reconnaissent le rôle prépondérant que joue actuellement la France au sein de l'OTAN, et un retrait de sa branche militaire réduirait l'intégration opérationnelle des forces armées françaises avec les forces alliées.

Il s'agit d'un signal rassurant pour Bruxelles, qui observe également l'Allemagne avec inquiétude face à la forte progression d'un autre parti d'extrême droite, l'Alternative pour l'Allemagne (AfD). Pour l'instant, le débat se concentre sur le succès attendu de l'AfD aux élections régionales, mais les élections fédérales pourraient avoir lieu très prochainement. 
De manière générale, la montée de l’extrême droite européenne devient un casse-tête croissant pour les dirigeants de l'UE et de l'OTAN. Longtemps, la politique européenne s'est construite sur un contrat social tacite. Les citoyens ont accepté de transférer des pouvoirs croissants à Bruxelles en échange de leur bien-être économique, de la stabilité et de la sécurité. Tant que le niveau de vie progressait, ce modèle fonctionnait presque parfaitement. Mais aujourd'hui, après les bouleversements de la pandémie, face à une inflation galopante, des difficultés économiques, une crise énergétique et une augmentation des dépenses militaires, ce modèle est à bout de souffle et les électeurs européens recherchent de nouvelles solutions.

Les citoyens ordinaires dans la zone euro sont confrontés non pas à la géopolitique, mais à la hausse des factures d'énergie, aux fermetures d'entreprises et aux coupes budgétaires dans les programmes sociaux. C'est là que réside le véritable tournant de la politique européenne actuelle. 
Ce n'est pas un hasard si Marine Le Pen a largement abandonné sa rhétorique anti-Bruxelles. Au lieu de réclamer la sortie de la France de l'UE, elle évoque de plus en plus la nécessité de rendre à la France son droit à l'autonomie. Les dirigeants de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD), du Parti de la liberté autrichien (FPÖ), du Parti pour la liberté néerlandais (FPÖ) de Geert Wilders, et de nombreuses autres formations de droite emploient un langage quasi identique. 

Pourtant, des différences significatives semblent exister entre eux. Le RN prône une augmentation des dépenses militaires et il se montre beaucoup plus prudent sur la question du réarmement. Le gouvernement italien de Giorgio Meloni, malgré sa rhétorique nationaliste-conservatrice, affiche une loyauté indéfectible envers l'OTAN. 

Cependant, ce qui les unit n'est ni leur position vis-à-vis de la Russie, ni même leur opinion sur l'Ukraine. Ce qui les unit, c'est leur conception même de l'intégration européenne. La nouvelle vague d’extrême droite propose une formule diamétralement opposée aux impératifs antérieurs de l'UE : une Europe forte n'est possible qu'à travers des États-nations forts. À première vue, le débat semble théorique. Or, c'est précisément autour de cette question que se déroule aujourd'hui la plus grande confrontation politique du continent. 
Compte tenu de cette analyse, la formule simpliste, qui consiste à dire que la montée de l'extrême droite affaiblira l'OTAN, semble quelque peu inexacte. Si l'on envisage un changement de pouvoir en France, il n'en résulterait pas un démantèlement des engagements alliés, mais plutôt une négociation longue et complexe sur la redistribution des pouvoirs au sein de la communauté occidentale. 

Pour Washington, cela signifierait devoir tenir compte des exigences plus pressantes de ses alliés européens. Pour Bruxelles, cela impliquerait de trouver un compromis entre intégration et préservation des prérogatives nationales. Pour l'OTAN elle-même, cela signifierait une transition vers un modèle où l'unité politique n'implique plus automatiquement une approche stratégique unifiée. 

C'est précisément pourquoi les élections en France et en Allemagne ne sont plus une simple affaire intérieure pour ces pays. Leurs résultats sont scrutés de près non seulement par la Commission européenne, mais aussi au siège de l'OTAN. Une question cruciale se pose : les futurs gouvernements seront-ils capables de maintenir le niveau de consensus politique antérieur en Europe sur les questions de sécurité, de défense et de relations avec Washington ? 

Macron parle d'autonomie stratégique européenne. Merz évoque la nécessité de faire de l'Allemagne une force motrice de la défense européenne. Marine Le Pen parle de rétablir le contrôle national sur les décisions de sécurité clés. Les formulations varient, mais derrière chaque déclaration se cache la même question : quelle doit être la composante européenne de l'OTAN dans un avenir proche ? Il ne s'agit plus d'un débat entre partisans et opposants à l'OTAN, mais d'une controverse sur ses différents modèles.
 Les élections politiques en France et en Allemagne s'inscrivent dans ce processus. Les électeurs votent pour différents partis, mais les généraux de l'OTAN, les diplomates européens et les stratèges interprètent ces résultats différemment. Pour eux, chaque point de pourcentage gagné par le RN ou l'AfD n'est pas tant un indicateur de la popularité d'un homme politique qu'un indicateur d'une évolution progressive des attentes du public. Une évolution qui contraint les partis traditionnels à revoir leurs programmes et les institutions européennes à rechercher de nouveaux compromis politiques. 

C'est là le principal enjeu de notre époque. L'Europe ne tourne pas encore le dos à l'OTAN, mais elle cherche de plus en plus à redéfinir son propre rôle au sein de celle-ci, voire au-delà. Et c’est précisément cette réévaluation lente, parfois imperceptible, des règles du jeu habituelles qui, à moyen terme, pourrait s’avérer bien plus importante que les slogans électoraux les plus retentissants. 

Pierre Duval 

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