Si le pantouflage semble aujourd’hui emblématique du régime Macron, il ne date pas d’hier. Ce mouvement des hauts fonctionnaires vers le secteur privé se développe en France depuis environ un siècle, dès la Troisième République.
Mais le rapport 2026 de l’Observatoire éthique publique intitulé Les portes tournantes de la République souligne que le pantouflage, loin d’être un phénomène marginal, est devenu une donnée structurelle du fonctionnement de l’État français. Ce mécanisme de passage du secteur public vers le privé s’est considérablement accru depuis dix ans, au point de menacer l’intégrité et l’efficacité de notre haute administration.
L’aggravation des vingt dernières années et le tournant des années Macron
Si le pantouflage est une constante de l’histoire administrative française, son intensification depuis deux décennies est inédite. Les données de la Cour des comptes sont éloquentes : sur les 500 000 personnes qui quittent chaque année la fonction publique, environ 10 000 rejoignent le secteur privé. Ce chiffre, apparemment modeste, concerne surtout les emplois supérieurs.
Mais c’est surtout sous les deux quinquennats d’Emmanuel Macron que le phénomène a pris une ampleur systémique. La loi du 6 août 2019 de transformation de la fonction publique, en cherchant à « fluidifier » les passerelles entre public et privé, a contribué à diluer les garde-fous existants. Comme le souligne l’Observatoire de l’éthique publique, en deux décennies, les portes tournantes sont devenues une donnée structurelle de l’organisation du pouvoir en France, amplifiée par un ensemble de réformes successives.
Un phénomène accru par la proximité de Macron avec les intérêts économiques, notamment étrangers
L’aggravation du pantouflage sous le régime Macron n’est pas un hasard : elle est le reflet d’une proximité assumée avec les milieux d’affaires, y compris internationaux, qui a profondément modifié la culture administrative. Cette porosité n constitue désormais un risque systémique, car cette symbiose ouvre des voies d’influence à des États étrangers ou à des multinationales. Les révélations des « Uber Files » ont mis en lumière les liens entretenus entre Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, et la plateforme américaine, bien avant son accession à l’Élysée. L’affaire Alexis Kohler, le plus proche collaborateur du président, est emblématique : le secrétaire général de l’Élysée, soupçonné d’avoir favorisé l’armateur MSC dont les propriétaires font partie de sa famille, a fait l’objet d’une enquête du parquet national financier pour « prise illégale d’intérêts » et « trafic d’influence ». La présidence s’est empressée de faire bloc derrière lui, dénonçant des soupçons totalement infondés, illustrant une volonté de protéger coûte que coûte ceux qui incarnent cette porosité.
Cette porosité n’est pas une simple affaire de copinage : elle est le fruit d’une stratégie politique assumée. En deux décennies, les portes tournantes sont devenues une donnée structurelle de l’organisation du pouvoir en France, amplifiée par un ensemble de réformes successives des deux quinquennats de Macron qui ont desserré les règles, voire incité à la mobilité public-privé des agents publics.
L’irruption des cabinets de conseil, nouvelles portes tournantes
La destination des pantoufleurs a elle-même changé : les flux se sont désormais massivement réorientés vers les métiers du conseil – lobbying, affaires publiques, cabinets d’avocats, communication de crise –, structures qui se tiennent à la périphérie des institutions publiques et qui capitalisent sur le carnet d’adresses et la connaissance intime des rouages de l’État. Dans 71 % des cas, les pantoufleurs partent exercer des fonctions de lobbying – souvent auprès de leurs anciens collègues.
L’exemple des anciens ministres d’Emmanuel Macron est particulièrement éloquent. Plus de la moitié d’entre eux ont rejoint le secteur privé à leur sortie du gouvernement, et une grande partie a créé sa propre société de conseil. De Jean-Michel Blanquer à Muriel Pénicaud, en passant par Julien Denormandie ou Jean-Baptiste Djebbari, la création de cabinets de conseil est devenue une pratique presque systématique. Ces structures, souvent des coquilles vides, permettent à leurs fondateurs de monnayer leur expérience, leur carnet d’adresses et leur connaissance des arcanes du pouvoir en toute discrétion : elles n’ont aucune obligation de divulguer le nom de leurs clients ni leurs revenus.
Cette porosité entre la haute administration et le monde du conseil n’est pas un simple effet d’image : elle traduit une véritable symbiose entre une partie du monde des affaires et la puissance publique. Les cabinets de conseil, devenus des acteurs majeurs de la réforme de l’État, recrutent d’anciens responsables publics pour leur capacité à décrypter les institutions et à ouvrir des portes. Selon une enquête sénatoriale, l’État a dépensé près d’un milliard d’euros en conseil en 2021, notamment auprès des cabinets anglo-saxons.
Un contrôle défaillant face à la banalisation des conflits d’intérêts
Le problème majeur du pantouflage ne réside pas tant dans le mouvement lui-même que dans l’insuffisance criante des contrôles destinés à prévenir les conflits d’intérêts. Depuis la loi de 2019, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) est chargée de contrôler les mobilités d’environ 15 000 agents publics. Mais les résultats sont alarmants : en 2023, 77 % des avis de compatibilité rendus par la HATVP étaient assortis de réserves, contre seulement 12 % en 2020. Ces réserves, qui visent à encadrer l’exercice de l’activité privée (interdiction de contacter d’anciens collègues ou services, etc.), sont rarement suivies d’effet, faute de moyens et de volonté politique.
La Cour des comptes elle-même pointe, dans son rapport d’initiative citoyenne de mai 2025, « l’insuffisance des dispositifs de contrôle » et déplore un manque de suivi statistique, particulièrement dans les fonctions publiques territoriale et hospitalière. Les interdictions de mobilité restent exceptionnelles : moins de dix décisions d’incompatibilité entre 2020 et 2023, soit environ 7 % des avis.
Des cas emblématiques qui révèlent une porosité problématique
Les exemples récents de pantouflage très médiatiques illustrent l’ampleur du phénomène. Alexis Kohler, ancien secrétaire général de l’Élysée, a rejoint la Société Générale en juin 2025 comme directeur général adjoint, avec un avis de la HATVP assorti de réserves l’obligeant à s’abstenir de toute démarche auprès des anciens Premiers ministres et ministres. Bruno Le Maire, après sept ans à la tête de Bercy, a été recruté comme conseiller par le géant néerlandais des semi-conducteurs ASML, alors même qu’il avait annoncé en 2022 un financement public de 40 % pour une coentreprise de STMicroelectronics, client potentiel d’ASML. La HATVP s’est contentée d’un avis « sous réserve de respecter certaines mesures de précaution ».
Plus récemment, Christophe Castaner, ex-ministre de l’Intérieur, a été recruté par le géant chinois de la fast fashion Shein, suscitant l’indignation de la fédération française du prêt-à-porter féminin, peu avant l’examen par le Sénat de la loi anti-fast fashion. Jean-Baptiste Djebbari, ex-ministre des Transports, a rejoint une start-up de voitures de luxe à hydrogène. Stanislas Guérini, ministre de la Fonction publique, a rejoint un cabinet de conseil. Autant de cas qui témoignent d’une porosité croissante entre décision publique et intérêts privés, y compris étrangers.
Une gangrène du fonctionnement de la haute administration
Au-delà des cas individuels, c’est l’institution elle-même qui est fragilisée. Comme le souligne l’Observatoire de l’éthique publique, le pantouflage ne se limite plus à un conflit d’intérêts ponctuel : il constitue un risque systémique qui appauvrit l’expertise publique et diffuse une culture modifiant la manière dont les administrations régulent l’économie et la société. Les administrations deviennent tendanciellement moins sensibles à l’intérêt général qu’aux intérêts économiques privés constitués.
Cette porosité ouvre également des voies d’influence à des États étrangers ou à des multinationales, comme l’a illustré l’affaire du Qatargate1. La France a d’ailleurs perdu cinq places dans l’indice 2024 de perception de la corruption de Transparency International, reculant au 25e rang mondial avec un score de 67/100, l’ONG parlant d’une dégradation alarmante et inédite2. C’est l’intégrité démocratique et la souveraineté de la France qui sont en jeu, ainsi que la confiance des citoyens dans leur administration.
Une réforme nécessaire
L’Observatoire propose plusieurs chantiers : réduire les incitations structurelles au pantouflage (notamment en réservant aux fonctionnaires les emplois de direction de l’État), renforcer les moyens et pouvoirs d’enquête de la HATVP, allonger le délai de carence pour les fonctions à enjeu, et instaurer un registre public des mobilités. Des propositions que reprend la Cour des comptes en appelant à « systématiser le contrôle des réserves » et à responsabiliser davantage les agents.
Il en va de l’avenir du service public : celui-ci ne peut être réduit à un simple marchepied vers des positions lucratives dans le privé, qu’il s’agisse des grands groupes ou des cabinets de conseil.
Jean Lamolie
1 Qatargate : plus de vingt ans d’ingérence, de complaisance idéologique et financière :
2 Sous Macron la corruption progresse :
https://ripostelaique.com/sous-macron-la-corruption-progresse/
https://ripostelaique.com/le-pantouflage-sous-macron-une-gangrene-qui-se-repand/
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