vendredi 31 juillet 2026

Le péché originel 3e partie – Genèse et échec du projet moderne

 

Par Antoine de Crémiers

Dans un de ses derniers livres, Le règne de l’homme, genèse et échec du projet moderne, paru en 2015, Rémi Brague nous entraîne dans un voyage où chaque étape est une marche vers l’abîme. L’ivresse de la création d’un monde nouveau, d’un commencement radical, d’une autonomie enfin acquise et l’idéologie du progrès s’achèvent avec les hécatombes du siècle dernier sur un désenchantement total et un nihilisme qui est désormais notre condition. Le projet moderne a couru librement à son autodestruction, il ne pouvait en être autrement. Rémi Brague nous en livre la genèse et l’échec. De la préparation (modernité) au déploiement (post-modernité) de la souveraineté de l’homme par rapport à tout ce qui n’est pas lui – Dieu ou la nature –, l’homme s’est affirmé peu à peu comme la seule origine de l’homme, l’immanence triomphante a fait oublier la transcendance, la terre a éclipsé le ciel.

Extinction des feux, échec de la modernité qui n’était qu’un leurre, un miroir aux alouettes. Avec la révocation de Dieu, postulée par l’humanisme exclusif, le néant peut recevoir une valeur positive. C’est l’un des sens du nihilisme. Mais l’absence de fondement des œuvres humaines exige du sujet d’avoir la capacité de ne s’appuyer sur rien d’autre que lui-même. La modernité a répudié les deux origines naturelles et divines en affirmant que c’est bien l’homme qui engendre l’homme et qu’il n’a besoin pour cela ni de la nature ni de Dieu. Et c’est bien dans cette auto-engendrement que vont s’ancrer les délires trans-humanistes et post-humanistes.

La religion du progrès n’a plus de fidèles et les derniers adeptes comme Emmanuel Macron sont pathétiques avec leurs discours qui voudraient nous faire croire, sans convaincre personne, que la marche en avant continue. Avec le recul dont nous disposons, les promesses des Lumières – celles de Condorcet, de Turgot, de Victor Hugo puis de Michelet, sans parler du catéchisme positiviste d’Auguste Comte qui annonçait l’avènement d’une paix universelle et d’un gouvernement positiviste mondial – nous semblent parfaitement ridicules. Fin du spectacle : la modernité et les sociétés démocratiques voulaient résister au mal en s’interdisant de définir le bien, nous avons effacé Dieu mais nous avons conservé le diable.

Et Maintenant ?

L’autonomie s’est retournée en son contraire. L’individu est désorienté, déprimé, fatigué d’avoir à devenir soi-même, car si rien n’est interdit, rien n’est vraiment possible. Comment peut-on élaborer ses propres règles sans guides et sans repères ? Comment choisir sa vie ? Aucune société ne peut en réalité fonctionner sur les seuls principes individualistes et nécessite, qu’on le veuille ou non, un pendant holiste. Comment expliquer autrement que les êtres libres, autonomes, que nous sommes – paraît-il – devenus se soient transformés en « Mutins de Panurge » et pensent à peu près tous de la même manière. Pourtant nous avons lutté longtemps pour nous débarrasser des pesanteurs qui nous maintenaient dans l’enfance ; après la victoire, nous serions enfin libérés de toute hétéronomie : Dieu, la raison, l’histoire, la république, la nation, bref… débarrassés du besoin d’avoir des principes. Mais nous sommes, en fait, plongés dans les malheurs de l’horizontalité, un individualisme destructeur des appartenances collectives qui se retourne inévitablement en son contraire, c’est-à-dire en conformisme. En effet, l’individu, pour ne pas devenir fou, résiste à l’isolement en se soumettant au social, consacrant le grand retour de l’hétéronomie. Nous sommes passés de l’autonomie comme aspiration – c’était la modernité – à l’autonomie comme condition – c’est la post-modernité – et c’est insupportable. Alors, pour éviter les souffrances psychiques, car on ne se libère pas de la verticalité sans en payer le prix – comme le dit Alain Ehrenberg dans La société du malaise en 1998 et dans La fatigue d’être soi en 2010 –, il n’y a pas d’autres solutions que de se livrer aux addictions consuméristes alimentées par l’industrie publicitaire, au confort des tribus, tout en restant fébrilement connectés pour mieux résister à l’angoisse. Nous voilà dans un monde qui ne cesse de faire l’éloge de la différence et qui produit à la chaîne des individus conformes qui pensent ce qu’on leur dit de penser et aiment ce qu’on leur dit d’aimer. Pas d’échappatoires possibles, pour éviter de sombrer dans une dépression profonde, il faut s’en remettre servilement à l’opinion publique façonnée par les médias. Dans une société qui ne cesse de célébrer les merveilles de la différence, le seul crime est de ne pas être comme les autres ! Nietzsche, toujours visionnaire, l’avait bien noté : « L’autonomie croissante de l’individu dont parlent les philosophes parisiens comme Fouillée, qu’ils regardent seulement la race moutonnière qu’ils sont eux-mêmes ! »

L’évanescence de l’idée de progrès place la pensée politique française dans une situation inouïe depuis cent cinquante ans, explique Jean-Louis Clément dans la Revue Catholica n°159 en 2024. Un dogme central de la foi républicaine s’est effondré.

Nous sommes engagés dans une étroite impasse qui nous dirige vers un abîme qui se rapproche à grande allure : « Le progrès et le sens de l’histoire constituaient une forme de compensation qui venait légitimer le sacrifice des générations présentes pour le plus grand bien des générations futures. Or, ce transfert, ce mécanisme de report ne fonctionnent plus ; un cycle de pensée vieux de plus de deux siècles qui avaient attribué à la politique une fonction salvatrice arrive à conclusion », selon Remo Bodei dans Penser le futur. Avenir de la Raison. Devenir des rationalités en 2004. Nous avons répudié l’espérance et nous n’avons plus d’espoir. Nous sommes délestés du poids du passé et en même temps privés de l’élan vers un avenir enchanteur qui avait animé et orienté les sociétés modernes, avenir devenu imprévisible et angoissant. Nous pensions avoir définitivement répudié les totalitarismes mais se dresse devant nous l’épouvantail d’un totalitarisme nouveau, celui de la dissolution et de l’inéluctable. Difficile d’imaginer pire situation, nous sommes entièrement livrés à nous-mêmes, contraints de nous accrocher aux vagues au milieu de la tempête, persuadés que demain sera moins bien qu’aujourd’hui ; le progrès est bien une idée morte.

Les ombres des Lumières

Lors d’un colloque tenu à la Sorbonne au début des années 2000, Georges Steiner – lucide et volontiers ironique, il agaçait aussi parfois, notamment en France ; d’aucuns lui ont vivement reproché son amitié avec Pierre Boutang – revient sur les promesses des « Lumières » annonçant un avenir radieux sous le règne de la raison, et s’interroge sur cette immense méprise. « Pourquoi cette erreur catastrophique ? Des jugements formés par des hommes nullement naïfs et qui ont vu totalement faux ». Il se tourne vers celui qui a vu clair, sans ambages et sans compromis, vers la pensée de Joseph de Maistre, « dont la clairvoyance en détail reste comme ahurissante » ; il a compris que les Lumières sont la principale tentative d’annuler le concept du péché originel. Avec les Lumières, la naturelle bonté de l’homme devient un a priori anthropologique et celles-ci ne sont pas seulement la principale tentative d’annuler le concept de péché originel mais aussi la principielle abolition de ce dernier. Pour lui, une politique née de la négation du péché originel non seulement n’est pas meilleure que les autres, mais elle est pire : elle déchaîne les forces du mal contenues en puissance en l’homme du fait du péché d’origine, elle est l’atroce preuve de la puissance maléfique de ce qu’elle s’acharne à nier. « Les Lumières ont profondément surestimé l’homme et le potentiel éthique de la nature humaine dans sa grande moyenne. Elles ont tenu pour quasi automatique le processus de progrès humain vers la philanthropie et la justice, progrès qui devait être rendu inévitable par celui de l’éducation et de la culture scientifique… Les Lumières, c’est à mon sens leur fatalité, ont été une arrogance aveugle, d’une superbe illusoire devant les constantes de l’inconnu, de l’incalculable dans le destin humain, leur psychologie nous désole par son orgueilleuse superficialité. » Pour les Lumières, l’homme est infiniment perfectible et sa liberté ne peut s’exercer que dans un seul sens, le bon, et cela tombe bien car c’est celui de l’histoire qui fonde un optimisme venant se substituer à l’espérance.

Si le péché originel n’est plus une catégorie pertinente, l’homme devient l’auteur conscient du mal et n’a plus de circonstances atténuantes. La conséquence en est que certains hommes qui refusent les Lumières et choisissent délibérément le côté obscur sont responsables et coupables. Ils sont les ennemis du progrès et il faut les éliminer, les empêcher de nuire. Ils ne communient pas à cette ubris et ne partagent pas la foi en l’histoire dont l’évangile de Kant annonce l’avènement d’un ordre cosmopolitique, union des peuples formant une République mondiale qui fonderait une paix perpétuelle, dans son texte titré Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique.

Ce conte de fée adopté par les modernes permet, par une « ruse » de la raison qui opère, malgré les hommes et sans même qu’ils le veuillent, une conduite vers un universel né de leur rencontre. Et voilà nos « Lumières » contraintes de réintroduire un schéma providentialiste y compris en économie avec l’action « d’une main invisible » qui préside au marché… (selon Adam Smith).

Cette culture des Lumières détermine une valorisation quelquefois ridicule du nouveau. Comme c’est moderne ! L’expression péremptoire élimine la contestation, moderne est synonyme de bien le mot élimine « a priori » toute discussion, devant de surcroît entraîner une admiration inconditionnelle de ce qui est ainsi qualifié. Peut-on faire plus bête ?

Le péché originel est bien le vaccin efficace contre l’idéologie du progrès, mais c’est le seul qui n’est pas obligatoire et qui est même fortement déconseillé…

(Illustration : figuration de l’ubris sur une poterie à figures noires montrant Prométhée purgeant sa peine attaché à une colonne, un aigle dévorant son foie)

https://www.actionfrancaise.net/2026/07/31/le-peche-originel-3e-partie-genese-et-echec-du-projet-moderne/

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire