
Dans « Les deux patries », Jean de Viguerie oppose la France révolutionnaire, abstraite et juridique, à la France chrétienne, monarchique et historique. Mais au-delà de ces deux patries rivales existe une réalité plus ancienne et plus intime : la « Douce France ». Ni construction politique ni programme idéologique, elle est la France des paysages, des provinces, des coutumes et des mémoires, celle que l’on reconnaît avant de la définir. De La Chanson de Roland à Charles Trenet, elle traverse les siècles comme un palimpseste vivant: gauloise par ses racines, romaine par ses cités, chrétienne par son âme, médiévale par ses communautés. Cette France précède l’État et survit aux régimes. Elle rappelle que la patrie est d’abord une terre habitée, une continuité charnelle, bien plus qu’un ensemble de principes ou de lois.
La force des Deux Patries de Jean de Viguerie est de ne pas réduire 1789 à un changement de régime. Une patrie révolutionnaire, fondée sur la souveraineté nationale, l’égalité juridique et la sacralisation de la République, aurait recouvert l’ancienne France chrétienne, monarchique, historique et charnelle. La distinction est juste, mais incomplète. Sous ces deux patries demeure une France plus ancienne qu’elles : la « Douce France ».
Elle apparaît dans La Chanson de Roland, au sein d’un univers carolingien, impérial et chrétien antérieur au royaume capétien. Elle reparaît en 1943 chez Charles Trenet, sous les traits des villages, des paysages et de l’enfance. Entre Roland et Trenet, les frontières, les institutions et les régimes ont changé. Une même France reste pourtant reconnaissable.
La Douce France précède donc l’État. Elle ne se confond ni avec la monarchie ni avec la République. Elle est le fonds historique que les régimes ont successivement incarné, ordonné ou refondu. Sa première forme politique se trouve dans la communitas regni, communauté du royaume composée de droits, de coutumes, de provinces et de fidélités emboîtées. L’Ancien Régime en conserve une part malgré la centralisation, jusqu’à la suppression des provinces en 1789 et à l’uniformisation juridique du Code civil.
Compléter Viguerie revient ainsi à retrouver une France palimpseste, gauloise, romaine, chrétienne, médiévale, provinciale et royale, jamais réductible à Paris. Cette profondeur reste particulièrement sensible dans le Grand Ouest, où se superposent les héritages gallo-romain, normand, breton, angevin et plantagenêt.
Une France aimée avant d’être définie
Dans La Chanson de Roland, la « douce France » n’est pas encore une nation moderne. Roland sert Charlemagne, souverain d’un ensemble impérial et chrétien plus vaste que le futur royaume capétien. La France peut désigner la terre des Francs, le pays natal, le domaine du souverain ou la communauté des compagnons. Elle est donc aimée avant d’être précisément délimitée. Roland pense à Charlemagne, à sa parenté, à ses compagnons et aux terres quittées. La patrie n’est pas une souveraineté abstraite appliquée à un territoire uniforme. Elle est un ordre de fidélités reliant le prince, la famille, l’honneur, la foi, la mémoire et le sol.
Viguerie saisit cette France comme une personne morale, tour à tour douce, noble, miséricordieuse, humiliée, coupable ou relevée. Sa valeur dépend moins de sa puissance que de ses vertus. La clergie unit les livres, les écoles, la mémoire antique et la sagesse chrétienne. La chevalerie soumet la force à l’honneur, au courage, à la fidélité et à la protection du faible. La douceur française désigne ainsi une civilisation de la mesure, où la puissance sert la justice, le savoir la morale et l’autorité le bien commun. Pendant la guerre de Cent Ans, cette France est blessée, mais non déclarée innocente. Les auteurs dénoncent ses divisions, ses mauvais gouvernants, son orgueil et sa perte de vertu. La défaite extérieure révèle un désordre intérieur. La Douce France n’est donc pas une essence confortable, mais une exigence morale.
Trenet reprend cette intuition dans une langue sécularisée. Sa France n’est définie ni par le droit divin ni par la souveraineté populaire. Elle est faite de chemins, de villages, de paysages et de souvenirs. On ne l’aime pas pour son programme, mais parce qu’on la reconnaît. La continuité entre Roland et Trenet révèle la limite des Deux Patries. Les deux patries de Viguerie sont des constructions politiques et spirituelles rivales. La Douce France est le sol qui leur préexiste. La monarchie l’a incarnée sans l’épuiser. La République peut en hériter sans l’avoir créée.
Elle la menace lorsqu’elle prétend que la France commence en 1789 ou se confond avec ses principes. La critique barrésienne de la République déracinante prend ici son sens. Une patrie suppose une terre, des paysages, des habitudes, des générations et des morts, non la seule adhésion à des valeurs. La citoyenneté permet d’entrer juridiquement dans la communauté politique. Elle ne transmet pas mécaniquement une civilisation. La Douce France peut être adoptée par celui qui ne l’a pas reçue à la naissance, mais cette adoption exige l’entrée dans une continuité historique, non son effacement.
La communitas regni et les trois France hors de Paris
La Douce France trouve une première forme politique dans la communitas regni. Avant l’État moderne, le royaume n’est ni la propriété personnelle du roi ni une juxtaposition anarchique de fiefs. Il est une communauté de communautés. Le roi en est la tête, non le propriétaire absolu. Il doit maintenir la paix, rendre la justice, protéger les églises, arbitrer les conflits et servir le bien commun. Il gouverne donc un ordre qu’il reçoit autant qu’il le dirige. Cet ordre rassemble princes, évêques, abbayes, seigneuries, villes, métiers, paroisses et pays coutumiers. Le droit combine héritage romain, droit canonique, coutumes, droit féodal, ordonnances royales et jugement prudentiel. Cette pluralité repose sur une justice supérieure à la volonté du souverain.
La France se construit ainsi par emboîtement. L’homme appartient à une famille, une paroisse, une ville, un pays coutumier, une province, un royaume et à la chrétienté. La monarchie se renforce lorsqu’elle ordonne ces appartenances sans les abolir. L’Ancien Régime conserve cette architecture. Les provinces gardent leurs institutions, leurs coutumes, leurs fiscalités, leurs privilèges et leurs mémoires. Même sous Louis XIV, l’absolutisme reste limité par les parlements, les offices, les pays d’états, les corps et les droits locaux. La souveraineté est une, mais la société demeure composée. Cette France forme un palimpseste organisé autour de trois grands ensembles hors de Paris.
Le Midi est romano-occitan. Les cités antiques, le droit écrit, les langues d’oc, les échanges méditerranéens et l’empreinte urbaine de Rome y demeurent particulièrement visibles. Sa continuité est plus directement romaine que celle du domaine capétien du Nord. L’Est est une France de contact avec le monde germanique et impérial. Marches, villes, principautés et évêchés vivent dans la proximité du Saint-Empire. La frontière y est une zone de circulations, de fidélités croisées et de souverainetés superposées. Cette France se construit face à un autre héritage de Charlemagne. L’Ouest est atlantique et plantagenêt. Normandie, Bretagne, Anjou, Maine, Touraine, Poitou et Aquitaine ne sont pas des marges dépendantes de Paris, mais des centres politiques, juridiques, aristocratiques et littéraires.
Le Grand Ouest relie la Loire, la Manche, l’Angleterre et les routes atlantiques. Il transmet les matières bretonne et arthurienne, projette le français dans les îles Britanniques par les voies normandes et anglo-normandes et porte des dynasties capables de rivaliser avec les Capétiens à l’échelle européenne. La France médiévale n’est donc pas née d’une expansion régulière de Paris vers des périphéries passives. Elle est un volume polycentrique progressivement royalisé. Les Capétiens lui donnent un axe, une justice supérieure et une continuité dynastique, mais n’en créent pas seuls la substance. Le Grand Ouest les oblige à composer avec des droits, des coutumes et des puissances antérieurs à leur administration. Il ralentit la centralisation tout en donnant à la France profondeur territoriale, ouverture maritime, culture aristocratique et projection insulaire. Cette histoire explique la persistance des identités bretonne, normande, angevine, mancelle, poitevine et vendéenne. Elles ne sont pas plus françaises que les autres. Elles rendent seulement plus visible l’existence de sociétés antérieures à l’administration centrale.
Sous cette couche médiévale apparaît un fond plus ancien. La Gaule romanisée n’était pas une matière informe. Des cités, des sanctuaires, des territoires et des réseaux politiques existaient avant la conquête. Rome les a transformés et intégrés, non créés à partir du néant. La France palimpseste plonge donc dans les cités gauloises, leur romanisation et leur christianisation, bien avant Clovis et les Capétiens.
De l’unité capétienne à l’abstraction jacobine
La seconde limite de Viguerie concerne la chronologie de la rupture. La Révolution supprime les provinces et les corps, remplace les pays historiques par les départements et impose l’uniformité de la loi. Le Code civil prolonge cette tabula rasa par un cadre juridique commun. Cette mutation ne surgit pourtant pas dans un royaume étranger à la centralisation. Le jacobinisme n’est pas le prolongement direct du capétianisme, mais une généalogie relie les deux. La monarchie capétienne attire vers le roi la justice, la guerre, la fiscalité et la définition du bien commun. Cette concentration sert d’abord la communitas regni. Le roi protège les communautés, limite les violences privées et fournit un recours supérieur. Mais le centre peut cesser d’ordonner la pluralité pour vouloir la remplacer. Ce risque précède 1789, sans que l’on puisse projeter l’État jacobin sur les premiers Capétiens.
Le tournant s’affirme avec les Bourbons, à partir d’Henri IV. Après les guerres de Religion, la reconstruction du royaume renforce un pouvoir central placé au-dessus des appartenances particulières. Le gallicanisme accompagne ce mouvement. Il défend l’autonomie de l’Église de France face à Rome, mais accroît sa dépendance envers le souverain. Le royaume tend ainsi à nationaliser le christianisme et à rapprocher le sacré du centre politique. Louis XIV pousse cette logique sans atteindre l’uniformité jacobine. Provinces, coutumes, parlements, privilèges fiscaux et corps intermédiaires subsistent. La souveraineté est indivisible, mais le royaume reste composé. La Révolution reprend cette unité et la retourne contre les médiations historiques. Elle substitue la nation au roi, l’individu aux corps, les départements aux provinces et la loi générale aux coutumes. L’appareil centralisateur devient égalitaire, abstrait et impersonnel. La deuxième patrie de Viguerie apparaît ainsi comme la sécularisation radicale d’une tendance monarchique. La royauté avait concentré la souveraineté. La Révolution la transfère à la nation et refuse tout corps durable entre le citoyen et l’État.
La France risque alors d’être réduite à la République. Être français ne signifie plus d’abord recevoir une langue, des paysages, une mémoire et une civilisation, mais appartenir juridiquement à une communauté définie par le droit civil et administratif. Cette conception possède une force d’intégration réelle. On peut devenir français sans appartenir à un lignage ou à une province ancienne. La citoyenneté n’est pas réservée au sang. Elle devrait toutefois fonctionner comme l’entrée dans le catholicisme romain. Par le baptême, le converti rejoint une Église qui lui préexiste. Il ne la refonde pas. De même, le nouveau citoyen entre par le droit dans une continuité déjà constituée. La République devient déracinante lorsqu’elle nie cette antériorité et prétend que l’adhésion à quelques principes suffit à produire la France.
C’est le cœur de la critique de Barrès. Toute construction politique exige un sol humain. La volonté ne remplace pas la transmission. Une nation réduite aux droits individuels, aux procédures et aux valeurs déclarées perd la matière qui les rend habitables. Compléter Viguerie ne revient donc pas à réfuter les Deux Patries. La monarchie chrétienne et la République révolutionnaire sont deux interprétations rivales d’une France qui les précède. La première a conservé la Douce France tout en préparant la centralisation qui la menacerait. La seconde a ouvert juridiquement la citoyenneté tout en réduisant souvent la patrie à sa forme administrative.
Le dépôt du Grand Ouest
Au-delà des deux patries de Jean de Viguerie subsiste une patrie plus ancienne : la Douce France. Ni régime ni idéologie, elle est une continuité de paysages, de langues, de provinces, de rites et de mémoires. Elle précède l’État dans l’univers carolingien de Roland, la monarchie capétienne dans les communautés dont le royaume est issu, et la République, puisque la citoyenneté hérite d’une histoire qu’aucun décret ne crée. La retrouver suppose moins la nostalgie que la redécouverte de la communitas regni, des libertés provinciales, des coutumes et des corps intermédiaires. La chanson de Trenet pourrait en devenir l’hymne. La Marseillaise exprime la guerre révolutionnaire et la souveraineté populaire. « Douce France » nomme ce qu’elles prétendent défendre : une terre familière, une mémoire et une manière d’habiter le monde.
L’attrait pour le Grand Ouest ne tient peut-être pas seulement à l’océan ou aux vacances. Bretagne, Normandie, Anjou, Maine, Poitou et Vendée conservent l’image d’une France où la province n’a pas entièrement disparu sous l’administration. Bocages, manoirs, clochers, ports et chemins creux portent un inconscient chouan : non un projet de restauration, mais l’intuition qu’une société peut être française sans être fabriquée par Paris, qu’une fidélité locale renforce l’appartenance nationale et que la liberté peut aussi résider dans l’enracinement.
Cette profondeur plonge enfin sous le Moyen Âge. Lyon fut Lugdunum, capitale des Trois Gaules, mémoire encore portée par le titre de « primat des Gaules ». Dans La Cité des druides, publié chez Gallimard, comme dans son entretien avec Pierre Coutelle, Jean-Louis Brunaux montre une Gaule déjà structurée par des cités, des institutions, des sanctuaires et des réseaux territoriaux. Rome n’a pas civilisé un vide. Elle a intégré un monde organisé.
La Douce France est le nom de cette sédimentation : gauloise par ses cités, romaine par ses villes et son droit, chrétienne par ses institutions, carolingienne par sa mémoire, médiévale par la communitas regni, plantagenêt par son Grand Ouest et capétienne par son unité royale.
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