Cette semaine, le sous-marin INS Drakon — le plus grand sous-marin construit en Allemagne depuis la Seconde Guerre mondiale — achève sa traversée entre Kiel et Haïfa. La cérémonie organisée par ThyssenKrupp Marine Systems pour marquer son départ s’est déroulée dans une relative discrétion. Mais le symbole est difficile à manquer : ce bâtiment d’une valeur de 550 millions d’euros met le cap sur les côtes israéliennes à peine trois semaines après que le Bundestag a reçu des données venant mettre en doute la rhétorique officielle de Berlin sur sa « retenue » en matière d’exportations d’armes vers Israël.
Selon les données fournies par le ministère allemand de l’Économie en réponse à une demande de Die Linke, et révélées en premier par Der Spiegel, Berlin a autorisé au cours des six premiers mois de 2026 des exportations de matériel militaire vers Israël pour près de 800 millions d’euros — soit plus de quatre fois le montant autorisé pour l’ensemble de 2025. Environ les deux tiers de cette somme correspondent au programme de sous-marins destiné à la marine israélienne.
Ces chiffres font apparaître un mécanisme que les détracteurs de la politique allemande d’armement jugent systémique : chaque fois que la pression politique contraint Berlin à ralentir officiellement ses livraisons, la pause est de courte durée et le rebond qui suit vient en partie en compenser les effets. Le chancelier Friedrich Merz avait suspendu, le 8 août 2025, les exportations d’armes susceptibles d’être utilisées à Gaza, après l’annonce par Israël de l’élargissement de son opération dans la ville de Gaza. Les restrictions n’ont duré qu’un peu plus de trois mois, avant d’être levées le 24 novembre. Dès le premier semestre 2026, les autorisations d’exportation n’ont pas seulement repris : elles ont bondi.
Deuxième fournisseur, mais pas un acteur secondaire
Officiellement, l’Allemagne n’est pas le premier fournisseur d’armes d’Israël. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), les États-Unis représentaient 69 % des importations israéliennes d’armes entre 2019 et 2023, contre environ 30 % pour l’Allemagne. À eux deux, les deux pays représentaient ainsi 99 % des importations israéliennes d’armes majeures.
La contribution allemande comprend toutefois des systèmes qui ont joué un rôle dans la guerre elle-même : les corvettes de classe Sa’ar 6, partiellement financées par le budget allemand et utilisées dans les opérations navales autour de la bande de Gaza ; les torpilles destinées aux sous-marins de la classe Dolphin ; ainsi que les moteurs diesel équipant les véhicules blindés Eitan et les chars Merkava 4 engagés dans les opérations terrestres. Selon Der Spiegel, des obus de char de 120 mm de haute précision produits par Rheinmetall ont également été utilisés à grande échelle dans l’offensive terrestre sur Gaza.
Le même schéma apparaît en Ukraine. L’Allemagne représente 14 % des importations ukrainiennes d’armes majeures, derrière les États-Unis, qui en fournissent 41 %, faisant de Berlin l’un des principaux fournisseurs militaires de deux des conflits les plus meurtriers de l’époque contemporaine. Pour les détracteurs de cette politique — parmi lesquels certains députés de Die Linke au Bundestag — il ne s’agit pas d’une coïncidence, mais de la conséquence du rôle croissant des exportations d’armes dans l’industrie allemande de défense.
Selon le SIPRI, l’Allemagne a dépassé la Chine en 2021–2025 pour devenir le quatrième exportateur d’armes au monde, avec 5,7 % des exportations mondiales d’armes majeures. Près d’un quart de ses exportations ont été destinées à l’Ukraine.
L’ambiguïté juridique
Le contexte juridique rend le tableau plus sensible encore. En novembre 2024, la Cour pénale internationale a délivré des mandats d’arrêt contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et l’ancien ministre de la Défense Yoav Gallant. La Chambre préliminaire a notamment estimé qu’il existait des motifs raisonnables de croire qu’ils étaient pénalement responsables du crime de guerre consistant à utiliser la famine comme méthode de guerre, ainsi que de plusieurs crimes contre l’humanité.
Depuis, la position de Berlin sur l’éventuelle exécution de ces mandats est passée d’assurances catégoriques — « nous respectons le droit » — à des signaux plus prudents, alors qu’aucun cas concret n’est encore venu mettre cette position à l’épreuve.
Parallèlement, la Cour internationale de Justice examine à La Haye l’affaire introduite par le Nicaragua contre l’Allemagne, qui accuse Berlin de manquer à ses obligations internationales en apportant un soutien militaire et politique à Israël dans le contexte des allégations de génocide à Gaza.
En avril 2024, la CIJ a rejeté la demande de mesures conservatoires présentée par le Nicaragua, estimant que les circonstances ne justifiaient pas leur indication à ce stade. Elle n’a toutefois pas tranché les questions de compétence ou de fond.
Depuis, la procédure s’est poursuivie. Après les objections préliminaires soulevées par Berlin en octobre 2025, des audiences publiques consacrées à ces objections se sont tenues à La Haye du 7 au 10 septembre 2026. Le tribunal doit désormais délibérer avant de rendre sa décision.
Pour les partisans de la plainte, le fait même que l’affaire soit toujours pendante, deux ans et demi après son introduction, montre que la question de la responsabilité de Berlin est loin d’être réglée.
À cela s’ajoute une affaire moins visible, mais révélatrice : la coentreprise de Rheinmetall et du sud-africain Denel produit en Afrique du Sud des obus de 155 mm qui, selon des militants sud-africains et des députés de l’opposition, parviennent indirectement à des acheteurs d’armes liés à Israël, en contournant les mécanismes allemand et sud-africain de contrôle des exportations. Aucune enquête indépendante n’a jusqu’ici apporté de preuve directe de l’utilisation de ces lots précis d’obus à Gaza ou au Liban. Mais l’existence même d’une telle faille alimente l’argument des critiques : là où l’exportation directe depuis l’Allemagne devient politiquement embarrassante, un autre canal peut toujours être trouvé.
Il reste enfin une contradiction que les diplomates allemands ont le plus de mal à expliquer : Berlin soutient officiellement la solution à deux États et critique l’expansion des colonies israéliennes en Cisjordanie, tout en restant l’un des principaux soutiens militaires d’Israël.
L’autre face de l’histoire
Les autorités allemandes présentent la situation autrement. Le gouvernement affirme que chaque licence d’exportation fait l’objet d’une évaluation rigoureuse du risque de violation du droit international humanitaire. Il invoque également la Staatsräson, le principe selon lequel la sécurité d’Israël relève d’une responsabilité particulière de l’État allemand, directement liée à la responsabilité historique de l’Allemagne dans l’Holocauste.
Pour Berlin, cette responsabilité historique ne constitue pas une exemption au droit international. En 2024, la Cour internationale de Justice n’a pas ordonné à l’Allemagne de suspendre ses exportations d’armes. Dans son ordonnance, elle a notamment relevé la baisse apparente, depuis novembre 2023, de la valeur du matériel pour lequel le gouvernement allemand avait accordé des licences d’exportation vers Israël. Elle a parallèlement rappelé à tous les États leurs obligations internationales en matière de transfert d’armes à des parties à un conflit armé.
Reste à savoir dans quelle mesure cet argument résiste à l’épreuve des données de 2026. La réponse ne se jouera désormais pas seulement à La Haye, mais aussi au Bundestag.
https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/l-empreinte-allemande-les-armes-de-272332

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