Nous
avions déjà maintes fois abordé le problème turc, dans de multiples
allocutions antérieures : pour souligner le conflit millénaire qui
oppose l’Europe, héritière des « Romaniae » romaine et byzantine, à la
Turquie, héritière et de tous les mouvements vers l’ouest amorcés dans
l’histoire par les peuples ouralo-altaïques de la steppe
centre-asiatique et du califat islamique ; ensuite ppour analyser les
ingrédients de la mosaïque turque actuelle et les conflictualités qui en
découlent (47 groupes ethniques et religieux, dans toutes les
combinatoires possibles !). Aujourd’hui, nous analyserons plus en
détail l’émergence d’un nouvel islamisme « démocratique » ou « modéré »
selon le langage des médias favorables à l’entrée de la Turquie dans
l’Union Européenne. D’Erbakan à Erdogan, cet islamisme particulier a des
racines, que nous évoquerons parce qu’elles nous expliquent bien des
positions prises récemment par le gouvernement turc, et qu’elles se
combinent habilement avec le néo-ottomanisme du nouveau ministre des
affaires étrangères, Ahmet Davutoglu. Cette diplomatie néo-ottomane se
déploie tous azimuts : vers le Croissant fertile, vers les Balkans,
l’Egypte et la Libye, le Caucase, etc., suscitant en bout de course plus
d’inimitiés que d’alliances durables. Le glissement vers l’islamisme
erdoganien et le néo-ottomanisme davutoglien implique une liquidation de
l’héritage kémaliste et laïque et du nationalisme turco-centré ou
panturquiste. Cette liquidation s’est manifestée lors de la fameuse
affaire de l’Ergenekon, ce groupe de militaires fidèles au double
héritage kémaliste et panturquiste (ou pantouranien). Autre avatar
inquiétant de cette mutation importante dans les idéologies dominantes
qui structurent la machine étatique turque :la politique d’immixtion
dans les affaires intérieures des Etats-hôtes, qui accueillent une forte
immigration turque, suite aux deux discours d’Erdogan tenus en
Allemagne, à Cologne et à Düsseldorf, en 2008 et en 2011. La nouvelle
idéologie dominante à Ankara rompt avec la retenue traditionnelle des
cercles diplomatiques, exactement comme les néoconservateurs américains
avaient fustigé la diplomatie des Etats européens et de la Russie lors
de l’intervention de 2003 en Irak. Le « mobbing » contre la Suisse
s’inscrit également dans cet abandon, par les Etats marqués par l’un ou
l’autre fondamentalisme idéologique ou religieux, des critères de
comportement habituels de la diplomatie. La politique d’immixtion ,
inacceptable pour ceux qui entendent préserver la souveraineté pleine et
entière des Etats, conduit à des phénomènes inquiétants de
désagrégation sociale dans les Etats qui ont jadis accepté des migrants
d’origine turque. Nous analyserons ces phénomènes de désagrégation. Nous
bénéficierons, pour étayer nos arguments, d’un dossier exceptionnel,
composé par Jürgen P. Fuss, ancien éditeur du seul hebdomadaire turc en
langue allemande (Aktuelle Türkische Rundschau), revenu dans son pays
natal, après que le système Erdogan se soit bétonné en Turquie, ne
permettant plus une réelle liberté d’expression et de ton. Ce livre sera
présenté à un public non germanophone pour la première fois depuis sa
parution, au printemps 2011.
Robert Steuckers
Robert Steuckers
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