Chaque jour qui passe apporte
son lot de confirmation sur une vérité que beaucoup voudraient
ignorer : nous sommes en guerre. Une guerre larvée, relativement calme
mais une guerre tout de même.
Contrairement
à une guerre traditionnelle, une guerre civile n’a pas de front bien
tracé, de belligérants clairement identifiables à la couleur de leur
uniforme. Chaque camp est partout, au sein d’une même ville, d’un même
quartier, d’une même famille.
D’un côté, nous avons une classe de pouvoir. Riches,
puissants, ils ont l’habitude de contrôler, ils ne connaissent pas le
doute. Ils décident et sont intimement persuadés de le faire dans
l’intérêt général. Beaucoup, ni riches ni puissants, les soutiennent.
Par peur du changement. Par habitude. Par intérêt personnel. Par crainte
de perdre certains acquis. Ou par incapacité intellectuelle de
comprendre la révolution à l’œuvre.
De l’autre, voici la génération
numérique. Issus de tous les sexes, tous les âges, toutes les cultures,
tous les emplacements géographiques. Ils discutent entre eux,
s’échangent des expériences. Découvrant leurs différences, ils se
cherchent des points communs en remettant tout en question, jusqu’à la
foi et aux valeurs profondes de leurs parents.
Cette population a développé des valeurs
qui lui sont propres mais également une intelligence analytique hors du
commun. Les outils dont ils disposent leur permettent de pointer très
vite les contradictions, de poser les questions pertinentes, de soulever
le voile des apparences. À travers des milliers de kilomètres de
distance, ils ressentent de l’empathie pour les autres.
Un fossé grandissant
Longtemps, j’ai été persuadé qu’il ne
s’agissait que d’une question de temps. Que la culture numérique
imprégnerait de plus en plus chaque individu et que les plus
réfractaires finiraient par disparaître, au fil des générations et du
renouvellement naturel.
Malgré la popularisation des outils tels
que le smartphone ou Twitter, cette fracture ne s’est pas résorbée. Au
contraire, elle n’a fait que s’empirer. L’ancienne génération n’a pas
adopté la culture numérique. Elle s’est contenté de manipuler
aveuglement les outils sans les comprendre, en une parodie désespérée du
culte du cargo.
Résultats : des musiciens qui insultent leurs propres fans, des
journaux dont le site web, envahi de publicités, semble être une copie
conforme de la version papier, des jeunes politiciens qui utilisent
Facebook ou Twitter comme une machine à publier des communiqués de
presse sans jamais tenter de communiquer avec leur électorat.
Il y a 40 ans, deux journalistes
révélaient au monde que le président de la nation la plus puissante
utilisait les services secrets pour mettre sur écoute ses adversaires
politiques. Ce travail d’investigation leur vaudra le prix Pulitzer et
mènera à la démission du président.
Aujourd’hui, des acteurs
imprégnés de culture numérique révèle au monde que le président à mis le
monde entier sur écoute ! Qu’il envoie des hommes massacrer cyniquement
des civils. Ces révélations leur vaudront 35 ans de prison pour l’un et
une traque à travers le monde entier pour l’autre. Le président en
question est, quand à lui, titulaire d’un prix Nobel de la paix.
La mort du journalisme
Contrairement au Watergate, il n’est
plus possible de compter sur la presse. Une grand partie des
journalistes ont tout simplement cessé tout travail de fond ou
d’analyse. Les journaux sont devenus des organes de divertissement ou de
propagande. Un esprit un peu critique est capable de démonter la
majorité des articles en quelques minutes de recherches sur le web.
Et lorsque certains journalistes commencent à creuser, ils voient leur famille se faire arrêter et détenir sans raison,
ils reçoivent des menaces politiques et sont forcés de détruire leur
matériel. Le site Groklaw, qui fut un site déterminant dans la
publication d’actualités liées à des grands procès industriels, vient de fermer car sa créatrice a pris peur.
La classe dirigeant a décidé que le
journalisme devait se contenter de deux choses : faire craindre le
terrorisme, afin de justifier le contrôle total, et agiter le spectre de
la perte d’emplois, afin de donner une impression d’inéluctabilité face aux choix personnels.
Bien sûr, tout cela n’a pas été mis en
place consciemment. La plupart des acteurs sont intiment persuadés
d’œuvrer pour le bien collectif, de savoir ce qui est bon pour
l’humanité.
On vous fera croire que l’espionnage des
mails ou l’affaire Wikileaks sont des détails, que les questions
importantes sont l’économie, l’emploi ou les résultats sportifs. Mais
ces questions dépendent directement de l’issue du combat qui est en
train de se jouer. Les grandes crises financières et les guerres
actuelles ont été crées de toutes pièces par la classe actuellement au
pouvoir. La génération numérique, porteuse de propositions nouvelles,
est bâillonnée, étouffée, moquée ou persécutée.
L’état de panique
En 1974, pour la classe dirigeante il est plus facile de sacrifier Nixon et de faire tomber quelques têtes avec lui.
Le parallèle avec la situation actuelle est troublant. La classe dirigeante a peur, elle est dans un état de panique et n’agit plus de manière rationnelle. Elle cherche à faire des exemples à tout prix, à colmater les fuites en espérant qu’il ne s’agit que de quelque cas isolés.
Ils n’hésitent plus à utiliser les lois
anti-terroristes de manière inique, contre les journalistes eux-mêmes.
Ceux qui prédisaient de telles choses il y a un an étaient traités de
paranoïaques. Mais les plus pessimistes n’avait probablement pas
imaginer aussi rapidement, aussi directement.
La destruction des disques durs du Guardian
est certainement l’événement le plus emblématique. Son inutilité, son
absurdité totale ne peuvent masquer la violence politique d’un
gouvernement qui impose sa volonté par la menace à un organe de presse
reconnu et réputé.
Cet épisode illustre la totale
incompréhension du monde moderne dont fait preuve la classe dirigeante.
Un monde qu’elle pense diriger mais qui échappe à son contrôle. Se
drapant dans la ridicule autorité de son ignorance, elle déclare
ouvertement la guerre aux citoyens du monde entier.
Une guerre qu’elle ne peut pas gagner,
qui est déjà perdue. Mais qu’elle va tenter de faire durer en entraînant
dans leur chute de nombreuses victimes qui seront injustement
emprisonnées pendant des années, torturées, arrêtées, harcelées,
détruites moralement, poussées au suicide, traquées à travers le monde.
C’est déjà le cas aujourd’hui.
Et parce que vous aurez eu le malheur d’être sur le mauvais avion ou
d’avoir envoyé un email à la mauvaise personne, vous pourriez être le
prochain sur la liste. Il n’y a pas de neutralité possible. Nous sommes
en guerre.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire