par Philippe Mesnard
Débattre de la prostitution est sans doute un
exercice antique. Dans quelle mesure peut-on apporter des réponses
nouvelles au commerce sexuel marchand ? Solutions, arguments, impasses.
Faire commerce de ses charmes, masculins ou
féminins, est une pratique universelle, plus ou moins tolérée ou
encouragée, selon qu’on penche pour un traitement discret des pulsions
sexuelles ou pour une approche sociale des rapports charnels [1]. Mais
c’est aujourd’hui, en France, qu’on légifère.
Marchandisation des corps
Si le corps est la propriété de l’individu et qu’il en a la libre jouissance, autrement dit si seul le libre consentement de l’individu est la mesure de la licéité et de la moralité des pratiques, rien n’interdit la prostitution en société libérale pourvu que le prostitué ne soit pas contraint. De même, rien n’interdit l’euthanasie, la GPA, la pornographie : rien n’interdit les usages abusifs où le corps, devenu parfait objet, n’est plus la personne ni même le support de la personne mais un outil à libre disposition de son propriétaire ou de celui à qui il en a cédé l’usage. L’État n’a pas à promouvoir une morale sexuelle spécifique. C’est d’ailleurs un argument qui prévaut chez certaines féministes : “déstigmatiser” la prostitution est un combat pour les libres travailleuses du sexe (et leurs consœures intellectuelles) qui veulent exercer ce métier. C’est en fonction de cette double perspective libérale et sociale que la prostitution est légale dans un certain nombre d’états, dont l’Allemagne, la Suisse, la Hollande, le Canada… Comme tout projet libéral, il suppose un être humain purement théorique évoluant dans un environnement légal purement utopique. Dans les faits, la majeure partie des prostitué-e-s sont contraint-e-s, ne serait-ce que par leur situation économique, voire esclaves. Quand Saint Thomas conclut qu’interdire la prostitution serait un remède pire que le mal [2], il raisonne dans un monde où l’humain peut être une marchandise… et dans un monde où les mafias tchétchènes n’existent pas, sans bordels low cost ni organisation bourgeoise de l’abattage. Cette affirmation de la dignité humaine et ce retour au réel sont systématiquement nécessaires.
C’est d’ailleurs cet empirisme qui fonde une véritable approche de la
prostitution, en dehors des cadres idéologiques individualistes et des
prétendues peurs d’un État totalitaire : certes, l’État n’a que trop
tendance à intervenir de façon moralisante, mais légiférer en la matière
n’est plus seulement réguler la vie sexuelle des citoyens mais empêcher
une marchandisation immorale, injuste et sordide.
Incohérence législative
En revanche, quelle est la cohérence de l’action française qui consiste à pénaliser le consommateur ? Il est évident qu’interdire la consommation tout en autorisant la vente est une pure absurdité – même si cela oblige les forces de l’ordre à changer leurs routines répressives (on peut en revanche y reconnaître une cohérence fiscale : les revenus de la prostitution sont imposables). Au-delà de cette double pensée systématique (interdire le tabac, autoriser la drogue, interdire la fessée, autoriser le sadisme, etc.), où toujours la loi postmoderne s’efforce de déceler un schéma dominant/dominé qui permet d’absoudre le supposé dominé et d’accuser le supposé dominant, quelle sera l’efficacité du nouveau dispositif ? La Suède, qui a pénalisé depuis dix ans les clients, se félicite que les Suédois ne consomment plus en Suède… mais ailleurs : une façon toute scandinave d’être vertueux. Un avantage certain, en revanche : les mafias considèrent que le pays est devenu dangereux, et n’essayent plus de l’investir. Un bénéfice qui a poussé la Norvège à promulguer une loi identique.
Tout l’enjeu de la loi suédoise est cependant moral (par rapport à un traitement “sanitaire” à l’allemande), il s’agit de bannir la prostitution du champ du socialement acceptable. On se contente de culpabiliser socialement une partie des acteurs sans pour autant éradiquer les causes du dysfonctionnement, et même en se refusant à condamner ces causes (on se retrouve avec un schéma d’antiracisme à la Taubira). Outre l’incohérence initiale, c’est le principal défaut de la loi votée – ou son but principal : nous nous dirigeons tranquillement vers un marché européen assaini de la prostitution, sans mafia mais avec une tolérance envers la prostitution “propre”.
L’AF 2875
[1] Nous ne rentrerons pas dans la sûrement passionnante analyse comparée des différents modes de prostitution masculine ou féminine, publique ou privée, sacrée ou profane, marchande ou “gratuite”, consentie ou forcée, etc. Il y a vraisemblablement peu de choses qui n’aient pas été testées, des plus saugrenues aux plus sordides, mais cette hauteur de vue historique et cet humanisme distancié n’ont aucun intérêt dans le débat présent.
[2] Et nous ne rentrerons pas non plus dans la défense et illustration de la prostitution comme soupape matrimoniale ou sociale : ce qui est en jeu n’est pas le bénéfice que tel ou telle peuvent tirer de la supposée complaisance tarifée de tel ou telle autre, c’est la dignité de la personne humaine en France en 2013 et au-delà, et les moyens que l’État mobilise pour l’assurer.
http://www.actionfrancaise.net/craf/?Prostitution-Saint-Thomas-et-les
Marchandisation des corps
Si le corps est la propriété de l’individu et qu’il en a la libre jouissance, autrement dit si seul le libre consentement de l’individu est la mesure de la licéité et de la moralité des pratiques, rien n’interdit la prostitution en société libérale pourvu que le prostitué ne soit pas contraint. De même, rien n’interdit l’euthanasie, la GPA, la pornographie : rien n’interdit les usages abusifs où le corps, devenu parfait objet, n’est plus la personne ni même le support de la personne mais un outil à libre disposition de son propriétaire ou de celui à qui il en a cédé l’usage. L’État n’a pas à promouvoir une morale sexuelle spécifique. C’est d’ailleurs un argument qui prévaut chez certaines féministes : “déstigmatiser” la prostitution est un combat pour les libres travailleuses du sexe (et leurs consœures intellectuelles) qui veulent exercer ce métier. C’est en fonction de cette double perspective libérale et sociale que la prostitution est légale dans un certain nombre d’états, dont l’Allemagne, la Suisse, la Hollande, le Canada… Comme tout projet libéral, il suppose un être humain purement théorique évoluant dans un environnement légal purement utopique. Dans les faits, la majeure partie des prostitué-e-s sont contraint-e-s, ne serait-ce que par leur situation économique, voire esclaves. Quand Saint Thomas conclut qu’interdire la prostitution serait un remède pire que le mal [2], il raisonne dans un monde où l’humain peut être une marchandise… et dans un monde où les mafias tchétchènes n’existent pas, sans bordels low cost ni organisation bourgeoise de l’abattage. Cette affirmation de la dignité humaine et ce retour au réel sont systématiquement nécessaires.
Incohérence législative
En revanche, quelle est la cohérence de l’action française qui consiste à pénaliser le consommateur ? Il est évident qu’interdire la consommation tout en autorisant la vente est une pure absurdité – même si cela oblige les forces de l’ordre à changer leurs routines répressives (on peut en revanche y reconnaître une cohérence fiscale : les revenus de la prostitution sont imposables). Au-delà de cette double pensée systématique (interdire le tabac, autoriser la drogue, interdire la fessée, autoriser le sadisme, etc.), où toujours la loi postmoderne s’efforce de déceler un schéma dominant/dominé qui permet d’absoudre le supposé dominé et d’accuser le supposé dominant, quelle sera l’efficacité du nouveau dispositif ? La Suède, qui a pénalisé depuis dix ans les clients, se félicite que les Suédois ne consomment plus en Suède… mais ailleurs : une façon toute scandinave d’être vertueux. Un avantage certain, en revanche : les mafias considèrent que le pays est devenu dangereux, et n’essayent plus de l’investir. Un bénéfice qui a poussé la Norvège à promulguer une loi identique.
Tout l’enjeu de la loi suédoise est cependant moral (par rapport à un traitement “sanitaire” à l’allemande), il s’agit de bannir la prostitution du champ du socialement acceptable. On se contente de culpabiliser socialement une partie des acteurs sans pour autant éradiquer les causes du dysfonctionnement, et même en se refusant à condamner ces causes (on se retrouve avec un schéma d’antiracisme à la Taubira). Outre l’incohérence initiale, c’est le principal défaut de la loi votée – ou son but principal : nous nous dirigeons tranquillement vers un marché européen assaini de la prostitution, sans mafia mais avec une tolérance envers la prostitution “propre”.
L’AF 2875
[1] Nous ne rentrerons pas dans la sûrement passionnante analyse comparée des différents modes de prostitution masculine ou féminine, publique ou privée, sacrée ou profane, marchande ou “gratuite”, consentie ou forcée, etc. Il y a vraisemblablement peu de choses qui n’aient pas été testées, des plus saugrenues aux plus sordides, mais cette hauteur de vue historique et cet humanisme distancié n’ont aucun intérêt dans le débat présent.
[2] Et nous ne rentrerons pas non plus dans la défense et illustration de la prostitution comme soupape matrimoniale ou sociale : ce qui est en jeu n’est pas le bénéfice que tel ou telle peuvent tirer de la supposée complaisance tarifée de tel ou telle autre, c’est la dignité de la personne humaine en France en 2013 et au-delà, et les moyens que l’État mobilise pour l’assurer.
http://www.actionfrancaise.net/craf/?Prostitution-Saint-Thomas-et-les
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