jeudi 29 janvier 2026

Un tombeau chrétien vieux de 1700 ans rappelle l’histoire oubliée de la Turquie

 

© SALIHA NUR KOKSAL / ANADOLU / ANADOLU VIA AFP
© SALIHA NUR KOKSAL / ANADOLU / ANADOLU VIA AFP
Dans les collines anatoliennes qui entourent Iznik, l’antique Nicée, une découverte archéologique majeure est venue récemment enrichir notre compréhension des premiers temps du christianisme. À quelques kilomètres de cette ville où, en 325 après J.-C., se tint le premier concile œcuménique, des archéologues ont mis au jour des fresques paléochrétiennes exceptionnellement bien conservées et dissimulées dans un tombeau souterrain. Cette peinture représente Jésus sous les traits du Bon Pasteur, bien avant que la croix ne s’impose comme symbole universel de la foi chrétienne. À travers cette image, c’est toute une histoire qui se dévoile, celle de la représentation d’un Christ proche des hommes, protecteur de ses fidèles dans un monde romain encore hostile au christianisme, mais également celle d'une contrée aujourd'hui terre d'islam.

Le Bon Pasteur romanisé

Le site, situé dans la nécropole de Hisardere, est daté du IIIe siècle, une période durant laquelle les chrétiens de l’Empire romain vivaient encore sous la menace de persécutions. Ils devaient alors pratiquer leur foi en secret, dans des lieux discrets, loin du regard des autorités impériales. À l’intérieur de cette chambre funéraire, creusée à environ un mètre sous terre, la figure du Bon Pasteur se déploie sur le mur principal. Le Christ y apparaît jeune, imberbe, vêtu à la romaine, portant un agneau sur ses épaules, symbole de la brebis égarée que le berger ramène au troupeau. Cette représentation renvoie bien sûr directement à l’Évangile selon Jean où il déclare : « Je suis le bon berger. Je connais mes brebis et elles me connaissent », soulignant la protection et l’amour du Christ pour les Hommes.

Dans l’art paléochrétien, ce motif est fréquent, notamment dans les catacombes de Rome. Il permettait aux croyants d’exprimer leur foi de manière discrète, à une époque où les symboles chrétiens explicites pouvaient être dangereux. Ici, le Bon Pasteur devient aussi une figure d’espérance face à la mort.

D’autres symboles et découvertes

D’autres éléments décoratifs complètent l’ensemble des fresques du caveau, comme des dattiers. Cet arbre, capable de prospérer dans des régions hostiles, était alors associé à la résilience, à la vie éternelle et à la victoire du Christ sur la mort.

À l’intérieur du tombeau ont également été retrouvées les dépouilles d’un enfant et d’un couple adulte, ces derniers semblant avoir été représentés sur les parois. Leur apparence et leurs vêtements finement détaillés indiquent qu’ils appartenaient sûrement à l’aristocratie locale. Assez fortunés, ils purent ainsi faire aménager ce caveau orné de ces magnifiques fresques, signe de leur statut social. Les corps étaient enveloppés dans un linceul richement brodé, dont ne subsistent aujourd’hui que quelques fils d’or, précieux témoins de la splendeur passée mais également pratique peu répandue à l’époque.

L’ensemble de ces découvertes illustre ainsi la transition progressive des esprits et des pratiques funéraires dans les temps du Bas-Empire romain. Elles révèlent un glissement subtil entre les conceptions païennes de l’au-delà et les nouvelles croyances chrétiennes.

Le christianisme anatolien

L’Anatolie, correspondant en grande partie à l’actuelle Turquie, fut l’un des principaux berceaux du christianisme. Dès le Ier siècle, les apôtres et les premiers convertis parcoururent ces terres, parmi lesquels saint Paul, originaire de Tarse, et saint Jean, installé à Éphèse. Ces derniers fondèrent alors de nombreuses communautés chrétiennes et diffusèrent le message du Christ dans toute la région.

Des villes comme Antioche, Éphèse ou Smyrne devinrent ainsi rapidement des centres importants dans le développement du christianisme primitif. Elles figurent d’ailleurs parmi les célèbres « Sept Églises de l’Apocalypse » mentionnées dans le Nouveau Testament, témoignant de l’importance de l’Anatolie dans l’esprit même des Évangélistes.

Iznik elle-même, anciennement Nicée, joue également un rôle majeur dans l’histoire du christianisme lorsqu’en 325 l’empereur Constantin y convoqua un concile réunissant les principaux évêques de l’Empire. Ces derniers y débattirent des dogmes de l’Église et rédigèrent le célèbre Credo de Nicée, ce texte fondateur qui structure encore aujourd’hui la foi de nombreuses Églises chrétiennes. La ville conserve des vestiges remarquables postérieur à cette période, comme l’église Sainte-Sophie, à ne pas confondre avec la célèbre basilique de Constantinople. Cette dernière fut édifiée au VIe siècle par l’empereur Justinien, mais transformée en mosquée après la conquête ottomane au XIVe siècle.

Cet héritage chrétien se maintint durant toute la période byzantine et l’orthodoxie. Cependant, l’arrivée des Turcs seldjoukides au XIe siècle, puis la disparition de l’Empire byzantin au XVe siècle, transformèrent profondément la région. Progressivement, l’islam s’imposa comme la religion dominante de la contrée, reléguant le christianisme au statut de minorité et voilant peu à peu la mémoire de ses profondes racines locales.

Fort heureusement, à travers la découverte du tombeau de Nicée, c’est tout un pan de l’histoire chrétienne de l’Anatolie qui refait surface, rappelant que cette terre, aujourd’hui majoritairement musulmane, fut autrefois un cœur battant du christianisme naissant.

Eric de Mascureau

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