lundi 30 mars 2026

Pourquoi l’empirisme organisateur ?

 

Parce que la politique est la science de la cité. Parce que saint Thomas d’Aquin ajoute que la science politique appartient à la philosophie pratique et qu’elle est l’achèvement de la philosophie des choses humaines puisqu’elle traite de l’objet le plus noble et le plus parfait. Parce que Charles Maurras, influencé par la pensée d’Auguste Comte et formé par la philosophie thomiste, considère lui aussi la politique comme une science…

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Politique et morale sont deux domaines distincts : « La politique n’est pas la morale. La science et l’art de la conduite de l’État ne sont pas la science et l’art de la conduite de l’homme. Où l’homme général peut être satisfait, l’État particulier peut être déconfit », selon Charles Maurras dans Romantisme et Révolution, qui précise dans La démocratie religieuse que « la morale se superpose aux volontés ; or, la société ne sort pas d’un contrat de volontés mais d’un fait de nature ».

Ainsi, « l’inégalité des hommes » est un fait, qui n’est ni moral ni immoral, mais qui est, tout simplement, et dont la science politique doit tenir compte. Il faut donc distinguer deux phases :

  • une phase spéculative, qui observe les faits, où la morale n’a pas à intervenir ;

  • une phase pratique, qui concerne l’action politique, où la morale a son mot à dire.

La méthode expérimentale

S’il existe une vérité politique, c’est-à-dire une politique ayant des fondements objectifs et scientifiques, comment la découvrir ? C’est par l’expérience que le charpentier a connu la pesanteur ; c’est par l’expérience que le cultivateur a adapté ses travaux au rythme des saisons ; c’est par l’expérience que le physicien détermine les lois de la matière. De même, « notre maîtresse en politique, c’est l’expérience », indique Maurras, ajoutant « si l’on veut, ‘j’eus des théories’ et, si l’on veut ‘j’en ai encore’. Mais de tout temps, ces théories ont mérité leur nom, qui en montre la prudence et l’humilité, elles s’appellent l’empirisme organisateur, c’est-à-dire la mise à profit des bonheurs du passé, en vue de l’avenir que tout bien né souhaite à sa nation ». Par l’expérience et par l’observation, il apparaît que les sociétés, comme le monde physique, obéissent à des lois fixes qui ne s’inventent pas mais se découvrent.

L’induction

L’empirisme organisateur est une méthode d’abord inductive, qui part des faits pour parvenir aux principes. Il procède du particulier au général, du singulier au complexe, des constatations de fait aux vérités universelles. Le premier travail est donc l’observation des faits. Il commande le refus de tout a priori, de tout absolu lié aux goûts, aux préférences personnelles, aux opinions subjectives et de toute idéologie.

Le deuxième mouvement est l’analyse des faits : savoir distinguer pour unir. « L’analyse décompose pour découvrir l’ordre de la composition et fournit les éléments de la recomposition », mentionne Charles Maurras dans ses écrits, ajoutant encore que « la science politique est une science dont l’objet est la poursuite de constantes régulières et des lois statiques de la société (…) il s’agit des lois suivant lesquelles se présentent certains faits, qui ont coutume de ne point surgir séparément. Lois comparables à celle dont la nature et le laboratoire suivent l’action chaque jour. Elles consistent en liaisons constantes, et telles que l’antécédent donné, on peut être sûr de voir apparaître le conséquent. Par exemple, l’élévation de l’eau à 100° et le phénomène de l’ébullition. Par exemple, l’avènement de l’élection démocratique et le phénomène de la centralisation. On peut empêcher l’eau de bouillir. On peut empêcher la démocratie élective de se produire : si elle se produit, on ne peut l’empêcher de centraliser ». Et, par ailleurs, Maurras indique que « la tradition elle-même n’est autre que le souvenir des expériences ; elle doit donc être critique. Et l’esprit critique voit clair : l’esprit révolutionnaire ne sait ni ne veut regarder, ‘du passé faisons table rase’, dit la chanson. Je hais ce programme de l’amnésie : non, point de table rase. Cependant, libre voie ».

La déduction

L’empirisme ne se contente pas de rapporter des faits. Il doit être organisateur. La raison est indispensable pour établir une ligne politique. Rousseau s’est trompé. Non, parce qu’il raisonnait, mais parce qu’il raisonnait mal, se fondant sur des principes erronés de liberté-égalité.

Au dernier stade de la méthode, la déduction intervient une fois les lois induites du passé par l’observation et l’analyse. Charles Maurras disait ainsi dans La démocratie religieuse que « moyennant quelque attention et quelque sérieux, il ne faut pas un art très délié pour faire une application correcte de ces idées ainsi tirées de l’expérience postérieure. La déduction est, en ce cas, la suite naturelle des inductions faites » ; Auguste Comte précisant qu’il convient d’« induire pour déduire afin de construire ».

Encore faut-il ajouter que l’empirisme organisateur ne prétend pas formuler toutes les lois naturelles nécessaires au gouvernement des hommes et encore moins les lois surnaturelles. Il s’agit de déterminisme conditionnel : il ne faut pas ériger en absolu les constatations dégagées par l’empirisme organisateur, ni leur donner une valeur universelle et éternelle. Les faits se jugent non dans l’absolu, mais dans leur contexte historique. « Nous ne sommes pas des métaphysiciens. Nous savons que les besoins peuvent changer », dit Charles Maurras.

L’empirisme organisateur est le contraire d’un fatalisme : les lois historiques sont relatives et la multiplicité des lois assure à l’homme sa liberté, puisqu’il peut jouer sur leur nombre et leurs contradictions éventuelles. « On ne commande à la nature qu’en lui obéissant », indiquait Francis Bacon, il y a déjà plusieurs siècles de cela.

https://www.actionfrancaise.net/2026/03/30/pourquoi-lempirisme-organisateur/

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