mercredi 8 juillet 2026

Inversion des valeurs

 

Par François Marcilhac

L’acharnement et la précipitation de Macron, du Gouvernement et des députés principalement de l’« arc républicain » à faire adopter avant l’été le texte sur l’euthanasie en dit long sur l’instinct de mort qui les caractérise et qui caractérise, à travers eux, puisqu’ils se présentent comme les plus républicains des républicains, la république elle-même. N’est-ce pas comme un nouveau droit qu’est présentée la légalisation du meurtre ou du suicide dit assisté des vieux et des malades, perpétré, de plus, par du personnel voué aux soins et non à la mort ?

Dans une tribune parue sur Le FigaroVox le 22 juin, Pascale Morinière, présidente de la Confédération des associations familiales catholiques, Jean-Marie Le Méné, président de la Fondation Jérôme Lejeune, et Emmanuel Belluteau, président de la Fondation OCH (Office chrétien des personnes handicapées), notent qu’« il existe un mot pour qualifier ce que la France s’apprête à voter le 15 juillet : l’inversion des valeurs », ajoutant : « Le quinquennat qui s’achève incarne parfaitement cette inversion. Après avoir légalisé la PMA sans père, inscrit l’avortement dans la Constitution, le président de la République veut désormais graver l’euthanasie au fronton de son bilan ». Et de conclure, les auteurs de la tribune pensant que la précipitation de Macron à boucler l’affaire en juillet est due à la visite du pape fin septembre : « Instrumentaliser la venue de l’évêque de Rome afin de valoriser un président qui viendra de promulguer une loi autorisant l’euthanasie : il n’est pas d’inversion plus achevée ». D’autant que le pape a réaffirmé son opposition absolue à l’euthanasie : « Jamais la médecine ne pourra se faire la servante de la mort programmée ! » C’est par ces mots qu’il a salué, lundi 22 juin, la mémoire du généticien français Jérôme Lejeune, à l’occasion du centenaire de sa naissance, en recevant les membres de la fondation qui porte son nom.

Euthanasie : un « droit de l’homme » ?

Malheureusement, la République a habitué les Français à ces inversions successives de tous les principes qui régissent les sociétés, non pas tant, du reste, la république comme simple régime politique que comme idéologie des-droits-de-l’homme dont l’individualisme radical — lequel se marie avec celui d’un libéralisme économique insensible au bien commun — débouche sur un nihilisme à peine dissimulé. C’est pourquoi cette idéologie se joue des régimes politiques et que, malheureusement, des monarchies européennes ont même précédé la France en la matière — de même que pour le mariage homosexuel ou la PMA. Observons simplement que c’est l’individualisme le plus radical, celui qui habite nos sociétés aujourd’hui, qui conduit à la légalisation et à l’extension de la mort administrée comme à celle d’un droit.

Mais comment, lorsque l’on revendique l’autonomie absolue, pourrait-on concevoir la mort dans son mystère, ce qui suppose un référent extérieur ? Certes, pour tous, elle demeure un scandale, mais ce scandale — que d’aucuns espèrent voué à disparaître grâce à la science — doit devenir l’affaire de chacun et on doit pouvoir désormais « consommer » sa mort comme on a « consommé » sa vie : légaliser le « suicide assisté » — une contradiction dans les termes — ou l’euthanasie, c’est transformer le meurtre en droit, celui que Caïn, au fond, le premier, s’est arrogé — et le revendiquer pour soi en en faisant, suprême inversion – un devoir pour le personnel médical. Tout en permettant, dans une logique utilitariste, à la société de faire des économies puisque l’euthanasie allégera le poids grandissant des improductifs.

Une euthanasie si « utile »…

Car comment s’étonner que nos sociétés libérales promeuvent une démarche qui est en accord avec la réduction de l’homme à sa dimension économique ? Alors que les soins palliatifs coûtent cher, une simple piqûre permettra tant à la Sécurité sociale qu’aux mutuelles de faire de juteuses économies. Oui, l’euthanasie est le dernier mot d’une société utilitariste, c’est-à-dire d’une société qui ne juge de la dignité d’une personne qu’à travers le rôle qu’elle y joue et son apport quantitatif.

Pour Jérémy Bentham (1748-1832), le fondateur de la philosophie utilitariste, que partage largement Macron, « une action est bonne ou mauvaise, digne ou indigne, […] mérite l’approbation ou le blâme, en proportion de sa tendance à accroître ou à diminuer la somme du bonheur public », celui-ci étant calculé de manière strictement quantitative ou économique. Une telle assertion a des conséquences en matière de démographie — les utilitaristes sont malthusiens et favorables au contrôle des naissances, afin de limiter l’accroissement d’« inutiles » et de santé publique : faut-il trier les malades en fonction de leur maladie et de leur situation sociale rapportées à l’intérêt public ? L’eugénisme, déjà largement pratiqué en France dans le cadre de l’avortement dit « médical », qui peut être pratiqué jusqu’au terme de la grossesse, est ainsi justifié, comme peuvent l’être la stérilisation des handicapés mentaux ou des « fous », voire l’extermination de ces mêmes handicapés mentaux. Ainsi les nazis adoptèrent-ils une démarche utilitariste en lançant une campagne d’affichage sur le « coût », pour le budget de l’État, d’un handicapé mental avec le slogan : « Compatriote, c’est aussi ton argent ! » On comprend qu’Olivier Falorni, le député artisan du texte sur le prétendu « droit à l’aide à mourir », refuse le mot « euthanasie ». Avec un cynisme d’une naïveté confondante, il déclara que c’était parce que les nazis l’avaient pratiquée ! La raison n’est-elle précisément pas suffisante pour y regarder à deux fois avant d’y recourir à leur suite ? Mais modifier le vocabulaire pour ôter aux choses leur gravité, en l’occurrence criminelle, et ainsi mentir aux Français, est une spécialité des progressistes. L’euthanasie devient « l’aide à mourir » qui devient elle-même « un droit »…

On touche le fond

Pour le philosophe australien antispéciste Peter Singer, pape contemporain de l’utilitarisme, « le caractère humain, et vivant, d’un être ne nous dit pas en soi s’il est mal ou non de prendre sa vie ». Le droit à la vie étant, pour lui, lié à la conscience de soi — que ne manifeste pas encore le fœtus mais qu’auraient les animaux —, c’est-à-dire à la capacité d’émettre des préférences, tout devient possible : outre l’avortement, l’infanticide des nouveau-nés et l’euthanasie, même non volontaire, des malades, lorsqu’ils ne l’ont plus (et qu’on décide pour eux), ou des handicapés mentaux, qui, par définition, ne pourraient l’avoir. En France, la mort programmée de Vincent Lambert en 2019 ou la tentative de légaliser, en 2020, dans le cadre de la loi sur la PMA, l’avortement jusqu’à la veille de la naissance pour « détresse psychosociale » de la mère ont relevé d’un tel utilitarisme.

« En un mot, affirmaient deux anciens conseillers de Macron qui se revendiquent explicitement de l’utilitarisme, l’individu avait hier des devoirs ; il a désormais des droits » (Ismaël Emelin et David Amiel, Le progrès ne tombe pas du ciel – Fayard, 2019), annonçant : « Le premier principe du “progressisme” » — dont Emmanuel Macron se réclame — « est de maximiser les possibles des individus, présents et futurs », et ce en vue « d’anticiper les grandes questions éthiques qui se poseront à nous. […] Il faudra [alors] examiner, dans chaque cas, la réalité et la substance des possibles ouverts, et les coûts et les pertes que cela implique, sans naïveté, ni dogmatisme ». Sans naïveté ni dogmatisme : seule compte, dans une société qui a perdu tout repère moral transcendant, une morale réduite à une efficacité sociale elle-même soumise à une conception matérialiste et consumériste de la personne, dont les « droits » indéfinis débouchent sur la mort comme sur leur horizon indépassable.

https://www.actionfrancaise.net/2026/07/01/inversion-des-valeurs/

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