samedi 15 août 2026

L’Arcom, les libéraux et le monstre qu’ils ont nourri

 

Dans le train qui me ramenait de Rennes, j’avais achevé la lecture de Libération lorsque j’ouvris Le Figaro. Passer de l’un à l’autre est une manière assez plaisante de parcourir les deux provinces morales de la bourgeoisie française. Libération demeure le bréviaire de la bourgeoisie bien-pensante, celle qui rêve encore au « vivre-ensemble » alors même que celui-ci, bien souvent, n’existe plus que sur les affiches municipales. Le Figaro s’adresse plutôt à la bourgeoisie satisfaite, raisonnablement conservatrice, abondamment pourvue en biens de ce monde et peu désireuse qu’un désordre extérieur vienne troubler sa consommation, ses vacances ou la cote de son portefeuille.

Deux tribunes consacrées à l’affaire Franz-Olivier Giesbert attendaient le lecteur. La première, de Luc Ferry, dénonçait la « police de la pensée » et le règne de la langue de bois. La seconde, signée Jean-Éric Schoettl, ancien directeur général du Conseil supérieur de l’audiovisuel, s’inquiétait de voir la régulation de l’audiovisuel se transformer en muselière. Les deux textes étaient sensés, parfois fort bien tournés. Leur lecture m’inspira pourtant moins de l’indignation que cette joie un peu coupable que procure le spectacle d’un arroseur consciencieusement arrosé.

L’hypocrisie des libéraux possède en effet quelque chose de délectable lorsqu’elle se mêle au désarroi de subir les conséquences de mesures qu’ils applaudirent jadis, parce qu’elles s’appliquaient aux autres. Pendant des années, nombre d’entre eux se réjouirent, ou gardèrent un silence satisfait, lorsque les restrictions à la liberté d’expression frappaient des hommes situés à leur droite. Les bannissements numériques, les fermetures de comptes, les poursuites ruineuses, les interdictions de parole et les sanctions administratives leur semblaient alors autant de précautions nécessaires à la salubrité démocratique. Ceux que la machine broyait avaient sans doute, pensaient-ils, quelque chose à se reprocher.

Voici à présent que la mécanique s’en prend à Franz-Olivier Giesbert, à Arthur Berdah, demain peut-être à Luc Ferry lui-même. Les libéraux découvrent soudain que l’autorité chargée de surveiller le voisin peut aussi entrer chez eux. Ils avaient salué la naissance du monstre lorsqu’il dévorait les mal-pensants ; ils s’étonnent que la bête, ayant pris goût à la chair fraîche, ne reconnaisse plus ses anciens maîtres. Commencent alors les lamentations, les grands appels à la République et les pleurs de crocodile. Cette stupeur révèle surtout l’antique certitude de leur impunité : puisqu’ils appartiennent au camp raisonnable, pensaient-ils, aucune police du langage ne saurait jamais les traiter en suspects.

L’affaire mérite toutefois d’être rappelée avec exactitude. Au soir du second tour des élections municipales, le 22 mars 2026, David Guiraud venait de conquérir Roubaix sous les couleurs de La France insoumise. Sur le plateau de Laurence Ferrari, Franz-Olivier Giesbert déclara qu’il « n’aimerait pas être juif à Roubaix » et que les derniers membres de la communauté juive locale seraient probablement « obligés de partir ». Saisie par des téléspectateurs, l’Arcom reprocha à CNews, dans une décision délibérée le 30 juin et publiée le 5 août, d’avoir laissé ces propos sans contradiction ni mise en perspective, alors qu’ils ne reposaient, selon elle, sur « aucun élément sourcé ou étayé ».

La nuance importe : l’Arcom n’a pas condamné judiciairement Giesbert. Elle a rappelé la chaîne à l’ordre pour défaut supposé de rigueur et de « maîtrise de l’antenne ». Le procédé n’en est pas moins inquiétant. Une autorité administrative ne se contente plus ici de vérifier l’exactitude d’un chiffre, le respect des temps de parole ou l’absence d’une incitation à la violence. Elle exige qu’une opinion politique soit séance tenante contredite par le présentateur. Elle institue ainsi, sous couleur de pluralisme, une sorte de contradicteur administratif invisible, assis sur chaque plateau et chargé de souffler à l’oreille du journaliste la réplique conforme.

Jean-Éric Schoettl voit juste lorsqu’il distingue le pluralisme général de l’offre audiovisuelle de ce pluralisme interne que l’on prétend désormais imposer à chaque émission. Une démocratie peut demander que plusieurs sensibilités aient accès aux ondes. Exiger de chaque chaîne, de chaque débat et presque de chaque phrase qu’ils contiennent leur propre antidote conduit à fabriquer un « robinet d’eau tiède », selon son heureuse expression. À ce compte, toute appréciation politique devrait être interrompue par une vérification instantanée, puis assortie de son opinion contraire, elle-même suivie d’une réfutation. L’antenne deviendrait une usine à gaz scolastique où plus personne ne pourrait achever une phrase.

Giesbert accueillit le rappel à l’ordre avec ironie : « Merci à l’Arcom pour cette “décoration” qui m’honore. » Il ajouta que l’autorité ne se dissimulait même plus et « se substituait à la justice », avant de conclure : « Vive la liberté d’expression ! À bas la police de la pensée ! » Alexandre Jardin parla, pour sa part, d’une « ligne rouge » franchie par une autorité publique prétendant conformer les journalistes à une vérité administrative. Il évoqua l’antisémitisme d’État sous Vichy et rappela que des Juifs quittaient déjà certains territoires. L’emphase historique peut être discutée ; le péril administratif, lui, est assez manifeste.

Le propos initial de Giesbert ne sortait d’ailleurs pas tout armé de son imagination. Une communauté juive s’était formée à Roubaix après 1871 ; une synagogue y avait ouvert rue des Champs, puis le culte s’était poursuivi dans un oratoire privé jusqu’au début des années 1990. En 2015, le président régional du Conseil représentatif des institutions juives de France estimait qu’il ne restait plus dans la ville que cinq ou six familles juives. Les institutions communautaires avaient disparu, et le rouleau de la Torah avait été confié à la communauté de Lille.

Ces faits ne démontrent pas à eux seuls pourquoi chaque famille est partie, ni ce que feront demain celles qui demeurent. Ils rendent cependant l’hypothèse de Giesbert assez vraisemblable pour qu’elle puisse être discutée sans recours au bâillon administratif. Dans une ville où la géographie religieuse et culturelle s’est profondément transformée, imaginer la fermeture des derniers lieux de culte ou le départ des derniers Juifs n’a rien d’une fantasmagorie. L’honnêteté commandait de confronter cette prévision à la réalité locale, non de prétendre qu’elle ne reposait sur rien.

Le cas de Roubaix pose ainsi une question que l’on préfère ordinairement contourner. Que devient une minorité lorsque la majorité religieuse, les mœurs publiques et les rapports de force culturels d’une ville changent ? Si les familles juives s’en vont, si les synagogues ferment et si le culte organisé disparaît, faudra-t-il interdire de rapprocher ces phénomènes de peur que le rapprochement ne froisse le roman officiel ? Une autorité chargée de préserver la liberté de communication ne devrait pas décider a priori quelle causalité peut être examinée et laquelle doit demeurer indicible.

Le hasard de mes pérégrinations électroniques me conduisit ensuite vers un article de Boulevard Voltaire consacré à la même affaire. Je ne suis pas un visiteur assidu de ce site franco-droitard, quoiqu’il me soit arrivé de lui envoyer un chèque de soutien, comme je l’ai fait pour bien d’autres médias alternatifs. Sa lecture réveilla un souvenir d’une autre vie : une visite dans un appartement parisien que partageaient alors le futur maire de Béziers et son épouse, au temps où Boulevard Voltaire venait de naître. Nous avions parlé du financement de ce nouveau média. Les années ont passé ; je conserve de la sympathie pour Robert Ménard sans pour autant fréquenter quotidiennement la maison qu’il contribua à bâtir.

L’article de Jean Kast apportait ce que les majestueuses proclamations républicaines du Figaro laissaient un peu dans l’ombre : des éléments concrets sur l’effacement de la communauté juive roubaisienne et sur le climat politique local. L’ironie de l’affaire est donc complète. Le journal de la bourgeoisie repue découvre la morsure de la censure et invoque les grands principes ; un site réactionnaire, longtemps tenu à l’écart du cercle de la respectabilité, va chercher dans l’histoire de la ville ce que l’autorité prétend ne pas trouver.

Il serait injuste de reprocher à Luc Ferry ou à Jean-Éric Schoettl de défendre aujourd’hui une liberté qu’ils estiment menacée. On ne saurait refuser un renfort au seul motif qu’il arrive après la bataille. Il reste permis de sourire devant cette conversion tardive. La liberté d’expression n’est pas un privilège de caste que l’on réclame lorsque le gendarme frappe à sa propre porte. Elle ne vaut que si l’on consent à l’accorder aux opinions que l’on tient pour fausses, grossières, inconvenantes ou même détestables.

Carl Schmitt avait observé que le libéralisme espère souvent neutraliser le politique en le remplaçant par la discussion, la technique et la règle impersonnelle. L’Arcom nous offre une plaisante réfutation de cette espérance : derrière la procédure, il demeure toujours une décision ; derrière la régulation, quelqu’un choisit ce qui peut être dit sans contradiction obligatoire. L’autorité prétend administrer une neutralité qu’elle définit elle-même, puis s’étonne d’être regardée comme un pouvoir politique.

Le train filait vers l’ouest et la lumière vespérale glissait sur les prés asséchés. Je refermai Le Figaro avec cette pensée peu charitable : les libéraux commencent peut-être à comprendre que les monstres administratifs n’éprouvent aucune gratitude envers ceux qui les ont nourris. Un jour vient toujours où la créature se retourne vers la main qui lui apportait sa pitance. Alors seulement, dans le compartiment confortable de la bourgeoisie satisfaite, on entend crier au scandale et réclamer que l’on arrête la machine.

Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —
balbino.katz@pm.me

https://www.breizh-info.com/2026/08/15/263234/larcom-les-liberaux-et-le-monstre-quils-ont-nourri/

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