
La France traque sans miséricorde ceux qui posséderaient des biens appartenant en soi au patrimoine national, pour arracher ces biens à ceux qu’il estime être d’illégitimes propriétaires. La Gazette Drouot du 1er mai 2026 nous apprend ainsi que l’État n’a pas hésité, par exemple, à faire saisir des statues qui appartiennent à une famille française depuis la fin du XVIIIe siècle ou le début du XIXe, à la suite d’une vente effectuée par les autorités révolutionnaires en 1794, sous le prétexte (accrochez-vous bien) qu’un décret de 1790 conditionnait la légalité de ces ventes « à un décret formel de l’autorité législative, sanctionné par le roi »… alors que Louis XVI avait été guillotiné depuis plus d’un an !
Donc, l’État français est très courageux contre ses malheureux citoyens qui n’en peuvent mais… En revanche, il est d’une discrétion de violette face à des possesseurs de biens certainement volés à la France, du moment que ces possesseurs sont puissants : par exemple, s’il s’agit de musées aux États-Unis, en Grande-Bretagne, au Canada, ou encore de collectionneurs de Hong Kong. Là, pour parler vulgairement, l’État français, si audacieux contre les faibles, « s’écrase » complètement. C’est ce que nous apprend Le Monde du 7 mai 2026, à propos de magnifiques vitraux de la cathédrale de Troyes datant du XIIe siècle.
Comme tous les biens d’Église, la cathédrale de Troyes fut spoliée à la Révolution française et devint propriété d’État. Cette cathédrale possédait dix-huit vitraux, qui représentaient des scènes du Nouveau Testament, vitraux mis en place dans les années 1170-1180 et d’une beauté fascinante par « la préciosité du rendu des figures, la délicatesse et l’éclat des couleurs ».
Ces vitraux sont attestés comme étant en place jusqu’en 1837. Ils sont alors déposés et sans doute confiés à l’atelier d’un restaurateur. En 1850, ils sont mis en caisse pour les protéger, en attendant leur remontage. Mais ils sont en fait oubliés jusqu’à leur redécouverte dans les greniers de la cathédrale, en 1891. En 1895, un photographe troyen les immortalise (et c’est ainsi que l’on sait précisément à quoi ils ressemblent).
Puis ils disparaissent mystérieusement. Sylvie Balcon-Berry, une historienne qui a mené une longue enquête sur ces vitraux, estime : « Ils ont sans doute été remis en caisse, vendus aux enchères et dispersés. » Mais on ne sait pas quand cette opération frauduleuse a eu lieu, ni quel fut son déroulement, encore moins qui fut l’instigateur de ce vol : un ecclésiastique ? Un fonctionnaire ? Une personne privée ayant accès à ces fameuses caisses ?
Toujours est-il que quatre panneaux réapparaissent en 1909 au Victoria and Albert Museum de Londres et que le reste se trouve, aujourd’hui, dans des collections privées, aux États-Unis, en France, à Hong Kong ou dans des institutions publiques, aux États-Unis, en Grande-Bretagne et au Canada, comme le Metropolitan Museum of Art de New York.
Résumons. Dix-huit vitraux de la cathédrale de Troyes, comme ladite cathédrale d’ailleurs, sont devenus, à la Révolution, « propriété légale » de l’État français : rappelons que le pape Pie VII, dans le cadre de la préparation du Concordat de 1801, a décidé de ne pas réclamer à leurs possesseurs effectifs les biens ecclésiastique spoliés, donc notamment à l’État français qui en possède la plus grande partie.
À la fin du XIXe siècle, ces vitraux ont été volés par une personne inconnue et vendus subrepticement et illégalement. Ce qui fait certainement de leurs possesseurs actuels des receleurs, même s’ils sont de bonne foi. En toute justice, l’État français devrait réclamer ces vitraux à leurs injustes possesseurs, comme il le fait si courageusement contre de pauvres citoyens français.
Mais, en fait, il ne le fait pas et ne le fera pas, car il a bien trop peur des représailles. Bien mieux, la Cité du Vitrail de Troyes organise, durant la deuxième partie de 2026, une exposition de ces vitraux, prêtés par leurs actuels (et toujours injustes) possesseurs : évidemment, parce que l’État s’est engagé à laisser circuler librement ces biens volés, et à ne les confisquer en aucun cas.
Et ce n’est pas déraisonnable. Car si l’on ouvre ainsi la boîte de Pandore, si chaque État décide de confisquer des biens qu’il estime lui avoir été volés, alors la circulation des œuvres historiques et artistique deviendra impossible, chaque pays gardant jalousement chez lui les biens qu’il possède - justement ou injustement.
Et c’est pourquoi la loi numéro 2026-351 du 9 mai 2026, relative à la restitution de biens culturels ayant fait l'objet d'une appropriation illicite, qui part certainement d’une bonne et juste intention vis-à-vis de ceux que l’on estime les vrais et originels possesseurs, est en réalité susceptible d’entraîner des conséquences très fâcheuses et pourrait mettre en péril la libre et tranquille circulation de œuvres historiques et artistiques. Parfois, le mieux est l’ennemi du bien.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire