samedi 5 septembre 2026

« Blanc cassé », le roman qui brise l’omerta

 

« Blanc cassé », le roman qui brise l’omerta

« Si seulement la moitié de ce livre était vraie, ce serait déjà terrifiant. Or, tout y est vrai. » Avec Blanc cassé, Bruno Gaia signe le roman choc de cette rentrée littéraire. Inspiré de son expérience d’enseignant, le livre raconte le quotidien d’un collège où le harcèlement, la violence et la peur de « faire des vagues » sont la norme.

À travers le destin de Nico, un collégien blanc pris pour cible, et de Benoît, un professeur confronté à l’impuissance de l’institution, Bruno Gaia raconte ce que l’Éducation nationale préfère souvent ne pas voir. Dans cet entretien, il revient sur les faits qui ont nourri son roman, sur le silence de l’institution scolaire et sur les raisons qui l’ont poussé à briser l’omerta.

ÉLÉMENTS : Dans l’avant-propos, vous précisez que tout ce qui est raconté dans Blanc cassé a été observé au cours de votre carrière dans l’enseignement. À quel moment avez-vous pris conscience que votre expérience pouvait devenir un matériau romanesque ?

 BRUNO GAIA. Je pense comme beaucoup d’enseignant, que la fonction en elle-même a toujours quelque chose de romanesque. Le fait que cela soit devenu un roman noir n’y change rien. Les enseignants le savent bien, lorsque vous évoquez votre métier avec des amis, tout le monde veut en savoir plus. Ça intéresse, ça captive. Surtout quand, comme moi, vous avez fait une partie de votre carrière dans ces établissements difficiles qui défraient régulièrement l’actualité. J’évoque d’ailleurs cet aspect dans le livre, au travers de l’intérêt de la compagne du professeur pour son métier.

J’ai écrit, dans un autre de mes romans : « Il n’y a que des enfances qui ne finissent pas. » La force romanesque du monde scolaire se situe sans doute précisément là : même si nous ne devenons pas tous parents, nous avons tous été enfants. L’identification, qui est à mon sens le principal ressort d’un roman, se fait d’elle-même dès que l’on parle d’école.

ÉLÉMENTS : Vous insistez sur la distinction entre roman et essai documentaire. Pourquoi avoir choisi la fiction plutôt que le témoignage ?

 BRUNO GAIA. Tout d’abord, je ne suis pas, moi-même, lecteur de témoignages et de documentaires. J’ai, en revanche une passion de la fiction. Dans le cas spécifique de Blanc Cassé, en effet, on m’a posé cette question dès les premières ébauches.

D’abord, le roman protège l’identité des protagonistes mieux que ne le ferait le documentaire. Il me protège aussi, au moins en partie, de poursuites comme a pu en être victime par exemple, le Youtubeur « Monsieur prof », poursuivi en diffamation par un inspecteur académique, qui se trouve dépeint de manière peu avantageuse dans son livre.

Mais surtout, le roman permet davantage de poésie que le témoignage. Je n’avais pas lu les ouvrages de François Bousquet avant de faire sa connaissance dans le cadre de la publication de Blanc Cassé. En découvrant les témoignages dans ses deux livres sur le racisme antiblanc, j’y ai trouvé de vrais moments de beau, d’émotion et d’épique. Mais le romancier en moi a trop besoin de pouvoir contrôler la veine poétique de son texte. J’espère y être parvenu.

Pour conclure, la forme romanesque me permettait aussi d’avoir une articulation qui rende plus aisée, à mon sens, l’identification. Or, dès le début, il était clair pour moi qu’il fallait que mon lecteur puisse s’identifier à Nico, à Benoît et, peut être plus encore, à la mère de Benoît dans la scène qui est pour moi la plus importante de ce livre ; celle qui justifie tout, dans le roman comme dans la réalité de ce que j’ai dû vivre pour arriver à cette rédaction.

ÉLÉMENTS : Votre roman est une charge contre l’Éducation Nationale où la règle du « pas de vagues » s’impose. Même après les innombrables cas de violences répertoriées et l’assassinat de Samuel Paty, le « pasdevaguisme » règne encore en maître ? 

 BRUNO GAIA. Évidemment, l’égoïsme, la lâcheté, le carriérisme, règnent en maître. L’incroyable, c’est qu’ils parviennent à marier tout cela avec de grandes idées humanistes, d’inclusion, de bienveillance, de fraternité, etc.

Plus récemment, la « pureté militante » issue de la dérive du parti LFI et des différentes couleurs « d’extrême progressisme » (wokisme, intersectionnalité, féminisme misandre, etc.) s’est particulièrement accélérée à la suite du 7 octobre, puis avec le clivage montant LFI/RN en vue de 2027. Tout cela a renforcé un système absolument malsain. Tout le monde s’observe, se guette. Des coteries de militants autre s’arrogent le droit de juger tout ce qui se dit et se pense en salle des profs. Ceux qui sont suspectés de « ne pas en être » sont invités à rester de leur côté. L’ambiance est infernale.

Dans ce contexte « faire des vagues » c’est bien trop de mouvement dans ce jeu sordide de « un, deux, trois, soleil ! ». Une salle de profs en banlieue, c’est Squid Games sans l’espoir de gagner le gros lot.

ÉLÉMENTS : Dans le roman, vous montrez l’envers du décor : la salle des professeurs, les CPE, la hiérarchie et les mécanismes qui amènent au « pas de vague ». Qu’est-ce qui, selon vous, produit le plus de dégâts : les comportements des élèves ou la manière dont l’institution y répond ?

 BRUNO GAIA. L’un alimente l’autre. Ce n’est pas un cercle vicieux, reconnaissons-le, car cela fonctionne dans le sens institution > élèves. Ces dysfonctionnements font ressentir aux élèves, en particulier les plus difficiles, l’impression d’un blanc-seing. Puisqu’il ne faut pas faire de vagues, les enfants en recherche de repères et de limites, tapent toujours plus fort à la surface de l’eau. C’est dans la nature de tous les enfants, mais en particulier de ceux qui ont un déficit de cadre au niveau familial.

Il y a une chose qu’il faut absolument comprendre : les élèves de collège ne conscientisent pas l’incurie de l’institution, en tout cas très peu peuvent vraiment mettre des mots sur cet état de fait. En revanche tous, pour ainsi dire, perçoivent inconsciemment que « quelque chose déconne sévèrement » et qu’ils peuvent, dès lors, s’engouffrer dans cette brèche.

ÉLÉMENTS : Le vote des enseignants est bien ancré à gauche. Comment expliquez-vous l’aveuglement d’une partie majeure des professeurs (notamment sur l’immigration) ? Avez-vous le sentiment que cela change ? 

 BRUNO GAIA. Cela change. Très lentement, mais cela change c’est indéniable. Par contre, n’oublions pas la situation que j’ai décrite et que constatent énormément de collègues : entre les salles des profs ressemblant à des politburos soviétiques, le management toujours plus toxique des petits chefs, les Bulletins Officiels indigents et la valse des ministres, tout le monde vit dans la peur. Et la peur paralyse. Un être humain paralysé par une situation n’aura pas la capacité de faire changer rapidement les choses. Même s’il est persuadé que c’est son intérêt premier, voire vital.

C’est sans doute ce qui explique la montée, en particulier ces dix dernières années, de la notion de management « par la terreur ». Si l’on additionne cette terreur institutionnelle et celle qui naît des mille catastrophes civilisationnelles qui passent sous le radar parce que, fort heureusement, elles sont moins atroces que l’assassinat de Monsieur Paty ou de Monsieur Bernard, on comprend qu’on parvient en effet à limiter le changement et favoriser l’inertie. Inertie toujours confortable pour les pantouflards aguerris de l’état profond… 

ÉLÉMENTS : Vous anticipez vous-même, dans la postface, les accusations de « mensonge », ou de « roman d’extrême droite ». Est-ce que vous avez écrit une partie du livre en pensant à la réception qu’il allait provoquer ? Assumez-vous une volonté de combat politique ?

 BRUNO GAIA. Je n’ai pas l’intention que mon livre devienne un livre militant. Il y est évident que celui qui l’a écrit n’est pas un admirateur du « très-bien-vivre-ensemble » dans une société multiculturelle, donc multiconflictuelle. En cela, on devinera sans difficulté ma tendance, si ce n’est politique du moins intellectuelle, ou plutôt civilisationnelle.

Sur le fait d’avoir écrit le livre en pensant à la réception qu’il allait provoquer, je vous fais un aveu : vers le milieu de la rédaction, j’ai commencé à m’exalter face à l’idée que, pour la première fois depuis que j’écris, je sculptais mon propos principalement pour la réaction qu’il pourrait provoquer. Avec, en moi, l’espoir de cette réaction face à la catastrophe donnée à voir. La fameuse catharsis, mais en mieux. Une catharsis qui serait performative.

Et oui, j’anticipe le procès en sorcellerie. Pourquoi ? Serait-ce parce que je sais que je mens ? Et bien non, au contraire ! Parce que je sais que ce qu’ils trouveront dans ce livre est la vérité et, comme on le dit parfois, il n’y a qu’elle qui blesse vraiment. Alors la Grande Bête, se sentant en effet blessée, réagira. Elle vomira sa haine, son mépris. Comme d’habitude, elle essaiera de reprendre le contrôle du narratif pour continuer de garder la mainmise sur la fameuse « bataille culturelle ». C’est le jeu. Il est bien triste mais on en connaît les règles. Et comme ce sont eux qui ont écrit les règles, ils sont persuadés de toujours gagner.

J’ai fait lire ce livre à différents stades de son évolution à mon entourage, et tant et tant m’ont témoigné de la gratitude pour avoir enfin dit la réalité que tous les autres taisent. Alors oui, j‘attends, que Goliath vienne avec pics et fourches pour me mener au bûcher. Il ne sait faire que cela. Sinon il faudrait qu’il se remette en cause. Et ce travail-là est bien trop important, il préfère la facilité de tirer sur le messager. Mais je l’ai prévenu, ce Goliath. Même si je ne suis sans doute à ses yeux qu’un petit David ridicule qu’il pense pourvoir balayer d’un revers de la main, je suis, avec Blanc Cassé, muni une bien méchante fronde.

Propos recueillis par Anthony Marinier

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire