Raconter le réel et être accusé de « faire le lit du RN ». Ce 18 octobre, au lendemain des émeutes, Laurent Delahousse, présentateur du journal télévisé de France 2, propose à ses téléspectateurs un format d’une dizaine de minutes « en immersion » au cœur de la « violence désinhibée » qui s’est déchaînée à Paris la veille. Les habitués du JT du service public découvrent alors un long reportage qui met en scène « deux histoires parallèles » : « une manifestation pacifique pour l’éducation et contre la vie chère » d’un côté, et de l’autre « des scènes chaotiques de pure violence ». Le commentaire journalistique est réduit à l’essentiel.
Les images parlent d’elles-mêmes. Sont filmés des manifestants cagoulés qui jettent des pavés au sol et lancent des projectiles contre les forces de l’ordre, tandis que d’autres frappent des vitres à l’aide de marteaux. Face à eux, les forces de l’ordre se protègent derrière leur bouclier, viennent en aide à leurs collègues blessés et tentent de repousser les émeutiers. En arrière-plan, des Abribus™ et des colonnes Morris apparaissent réduits en cendres. Un enchaînement d’images, donc, qui rend bien compte du réel.
Un « clip de propagande »
Mais pour les syndicats, les équipes de Laurent Delahousse ont produit un « clip de propagande », voire « un récit nauséabond ». La CGT accuse le reportage de « décrédibilise[r] les manifestants » et de taire leurs revendications. Une première accusation fausse, puisque le reportage commence par rappeler les objectifs de la manifestation, mais passons. La CGT va plus loin. Elle reproche au « 20h week-end [d’avoir] choisi son camp » et conclut : « Toute l’équipe du 20h du 18 octobre a failli et doit démissionner. » De son côté, la CFDT de France Télévisions reproche au JT de Laurent Delahousse d’avoir « franchi une ligne rouge déontologique ».
Face à la pression des syndicats, la direction de l’information de France Télévisons a fait son mea culpa. « Nous aurions dû être plus précis dans le montage, la contextualisation et le commentaire pour qu’il n’y ait pas de confusion », a admis le directeur de l’information du groupe, Philippe Corbé. Le site de France Info va ensuite plus loin et s’interroge : « Le groupe France Télévisions a-t-il accordé trop de place aux violences des 17 et 18 octobre ? » Un article qui, en s'appuyant sur des réactions de téléspectateurs, revient entre autres sur ce long reportage et dans lequel, à nouveau, l’audiovisuel public bat sa coulpe.
Censure politique
La réaction des syndicats et le rétropédalage de France Télévisions n’ont pas manqué de faire réagir. « Les syndicats censés défendre notre métier (il a fallu prendre des risques pour filmer ces images) et nos conditions de travail sont devenus des outils de censure et de pression politique » s’indigne l’éditorialiste Caroline Fourest. « Voilà qu'un de nos fleurons de l'info régulée laisse échapper tout un morceau de réel, sans commissaire politique pour le "décoder". La nomenklatura s'indigne et rappelle que la manifestation de la vérité, par essence fasciste, trahit l'idéal du Parti », commente, de son côté, l’écrivain Laurent Obertone.
Côté politique, Valérie Boyer, sénatrice Les Républicains, appelle à « visionner ce reportage » que « la CGT et France TV souhaitent invisibiliser ». L’ancien ministre François de Rugy ajoute : « La CGT veut maintenant la peau de Laurent Delahousse parce qu’il a montré, dans son journal de 20 heures, la réalité des violences de samedi dernier. […] Les journalistes de France Télévisions ont donc une opinion à défendre alors qu’ils devraient traiter l’information d’une façon neutre, impartiale et indépendante. » Et de conclure : « Ce passage du 20 heures de dimanche dernier est à regarder : il est justement neutre et impartial. » À croire que l’impartialité dérange, à France Télévisions.

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