La solution imposée à la crise de Chypre risque fort de se
révéler n'être ni isolée, ni exceptionnelle. Une déclaration maladroite du
président de l'Eurogroupe, le socialiste néerlandais Joeren Dijsselbloem, l'a
confirmé. Les technocrates du FMI sont en train d'imposer la chute, l'un après
l'autre, des derniers bastions de la déontologie bancaire, et pour faire court :
du droit de propriété des déposants sur leurs comptes. Après Chypre, le
Luxembourg a annoncé (1)⇓
qu'il allait renoncer à son statut. Seule l'Autriche
se retranche encore derrière la pratique traditionnelle, considérée par
les Autrichiens comme le dernier refuge des libertés individuelles.
À tout moment désormais, par cette jurisprudence, les États
peuvent mettre la main, sous divers prétextes, sur les comptes courants des
particuliers.
Or la crise de Chypre, si elle représentait un dossier
économique mineur s'inscrivait dans un contexte particulièrement sensible, même crucial, du point de vue
international dans la région, aussi bien en raison de la guerre civile syrienne
que de la poussée islamiste en Égypte.
Rappelons en effet que cette île, est très majoritairement
peuplée de chrétiens, de langue et de civilisation grecque depuis trois mille
ans, aujourd'hui de religion orthodoxe. Elle a toujours constitué une position clef, à deux encablures notamment
du Liban, de la Syrie, et d'Israël. La Grande Bretagne passe pour avoir renoncé
à toute hégémonie militaire. Elle y entretient cependant, aujourd'hui encore,
deux bases qui occupent plus de 10 % du territoire. Celles-ci ne sont pas
contrôlées par l'Europe mais par l'OTAN. D'autre part, tout au long de cette
récente crise, on a omis de mentionner en occident, l'occupation par l'armée
turque de la zone nord de l'île, sans aucune base du point de vue du Droit
international qui ne l'a jamais reconnue. En 1974, cette intervention militaire
y a regroupé les habitants musulmans et chassé les Grecs dans la partie sud
demeurée sous la souveraineté effective de la République de Chypre,
actuellement membre de l'Union européenne.
Si le gouvernement de Moscou avait osé intervenir en faveur des
Chypriotes, en acceptant le principe d'une garantie représentée par les
réserves en hydrocarbures attestées dans les eaux territoriales du pays, (2)⇓ il
aurait pu répondre à une très ancienne ambition de la Russie d'accès à la
Méditerranée que l'Europe occidentale est parvenue à lui fermer depuis le
XIXe siècle. (3)⇓
Pourquoi Vladimir Poutine s'y est-il refusé ?
Enseignant à l'université de Harvard, M. Yuri Zhukov vient de
publier un article stimulant, quoique légèrement trompeur, dans la prestigieuse
revue "Foreign Affairs", éditée à New York par le Council on Foreign
relations.
Aux yeux de nombreux observateurs occidentaux, note cet
expert, ce refus de la Russie d'accepter la proposition de Nicosie représentait
une erreur stratégique. Elle aurait pu en effet consolider son avancée
géopolitique dans un pays stratégique, dernier bastion de ce qui fut l'Europe
chrétienne face au Moyen Orient.
Il y donne trois raisons du refus de Moscou de s'impliquer à
Chypre.
En premier lieu, affirme-t-il, "rien n'établit qu'une
proposition crédible ait jamais existé." Mais est-ce si rare dans les
négociations diplomatiques ?
D'autre part, à Moscou, on n'estimait pas, pense-t-il, qu'un
accord de dernière minute aurait pourrait changer le destin de Chypre.
Enfin les pertes russes résultant de la destruction du secteur
bancaire de Chypre n'étaient pas évaluées comme catastrophiques.
Au bout du compte, par conséquent, il a été jugé que l'absence
d'un accord de sauvegarde se révélerait plutôt profitable aux intérêts à long
terme de la Russie.
Certaines sources proches des négociations ont fait circulé
dans la presse russe que le ministre chypriote Sarris, aujourd'hui
démissionnaire, s'était rendu à Moscou sans préparation. Or, la mise au point
d'un accord aurait nécessité plusieurs semaines de travail, et le gouvernement
de Chypre ne disposait pas du temps nécessaire. Les deux géants russes du
pétrole et du gaz naturel, Gazprom et Rosneft, ne voulaient pas discuter des
investissements éventuels du secteur énergétique avant que soient achevés les
forages correspondants en cours.
La conviction générale en Russie, souligne Zhukov, est que la
décision de changer le système bancaire de Chypre avait été prise en Europe il
y a plusieurs années. Le choix de Moscou était entre la perte d'un paradis
fiscal et l'investissement dans un tonneau sans fond. La Russie a donc choisi
de minimi ses pertes. Les dernières estimations chiffrent celles des déposants
russes entre 4 et 6 milliards d'Euros. Il s'agit certes d'une somme
importante. Mais elle pose un problème minime en regard de celui de la fuite
des capitaux qui aurait coûté, entre 2011 et 2012, 108 milliards
à l'économie.
La pénétration de la finance russe à Chypre a commencé aux
débuts des années 1990. Le système bancaire de l'ex Union Soviétique était en
plein chaos. Les paiements en devises étaient devenus pratiquement impossibles
et de nombreux Russes ont alors ouvert des comptes à l'étranger. Depuis lors,
le système a été stabilisé, mais l'utilisation de comptes ne s'est pas arrêté.
En décembre 2012, le président Poutine a pris en main
cette question et il a créé des zones franches dans des régions orientales de
la Russie. L'idée n'était pas nouvelle : la Russie dispose déjà de plus de
20 zones économiques spéciales, qui offrent des bénéfices fiscaux aux investisseurs.
Jusqu'à maintenant, ces zones n'étaient pas particulièrement attirantes.
Le président de l'Eurogroupe M. Joeren Dijsselbloem nous a
cependant averti : le précédent de Chypre peut être appliqué ailleurs.
Déjà la Lettonie, candidate à l'Euro s'est vu signifier de ne pas accepter de
capitaux russes importants en provenance de Chypre : les investisseurs
russes risquent fort d'éprouver de plus en plus de difficulté à faire
concurrence en occident à ceux du Qatar.
Tout ceci ne signifie donc pas que la présence de la Russie à
Chypre est terminée, conclut Zhukov. Au contraire.
JG Malliarakis http://www.insolent.fr/
Apostilles
- cf. Frankfurter Allgemeine Sonntagzeitung entretien le 7 avril de Luc Frieden ministre des finances du Grand-Duché "Luxemburg [wird] Bankgeheimnis lockern"⇑
- cf. par exemple le communiqué du groupe Total http://www.total.com/fr/groupe/actualites/actualites-820005.html&idActu=2922 du 6 février 2013. ⇑
- Ce fut notamment la cause de la guerre de Crimée et la motivation profonde de la subtile diplomatie anglo-turque
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