La dernière fois que j’ai vu Jean Ferré, c’était en juin
dernier, à la "Fête de la Courtoisie", organisée par la radio du même
nom qu’il fonda en 1987 et dont il présidait le comité éditorial.
Comme il était à côté de François Gibault, le biographe de Céline qui
dédicaçait ses livres à son stand, nous avons bien entendu évoqué
l’auteur du "Voyage au bout de la nuit" que Jean Ferré eut la chance de
rencontrer à plusieurs reprises dans les années cinquante.
D’autres que moi évoqueront les mille et une facettes de Jean Ferré :
le jeune et talentueux journaliste scientifique, l’amateur d’art
spécialiste de Watteau, le défenseur de l’Algérie française, le
radio-amateur passionné (dès 1949 !) qui créa, près de quarante ans plus
tard, une radio libre, véritable espace de liberté. Radio Courtoisie
parvient, comme on sait, à faire cohabiter des personnalités d’opinions
diverses et parfois même opposées : gaullistes, nationalistes, libéraux
de stricte obédience, monarchistes, etc. C’est le miracle de cette radio
et de cette formule originale, créée par Jean Ferré, que sont les
"libres journaux", fièrement indépendants les uns des autres.
En guise d’hommage au disparu, je voudrais évoquer, quant à moi, le fondateur de C’est-à-dire, mensuel d’actualité qu’il lança en 1956. Sur le plan formel, il préfigurait ce qu’on appelle aujourd’hui "news magazine" : Le Point, Valeurs actuelles, L’Express, Le Nouvel Obs (ex-France Observateur),
etc. A l’époque, les deux derniers cités existaient déjà mais avaient
la présentation de quotidiens, format tabloïd. Aucun rapport avec la
présentation qu’ils ont adoptée depuis.
Avec son aîné Jean Dauven, Jean Ferré avait réuni des collaborateurs
aussi brillants que Pierre-Antoine Cousteau, Jean Lous-teau, Pierre
Fontaine, Lucien Rebatet ou Stephen Hecquet. Aussi, quand Céline fit,
avec "D’un château l’autre", son grand retour en 1957, c’est peu dire
qu’il ne fit pas l’unanimité au sein de la rédaction, certains lui
reprochant de présenter sous une forme caricaturale la colonie française
exilée à Sigmaringen en 1944. Jean Ferré se souvenait des bagarres
homériques entre pro et anti Céline.
Comme le fougueux Albert Paraz faisait partie de l’équipe, c’est lui
qui eut finalement gain de cause et, au grand dam de certains, le
nouveau livre de Céline reçut un accueil enthousiaste dans le journal.
Ainsi, Paraz fit paraître, en juillet 1957, une longue interview de
Céline, présentée comme un dialogue téléphonique, qui permit à
l’écrivain de répondre à ses détracteurs. Lorsque Paraz quittait le Sud
de la France, où une grave tuberculose l’avait exilé, c’était notamment
pour tenter d’imposer à Paris la tenue de conférences de rédaction sur
Céline ! « A la fin, j’en avais un peu marre », me confiait
en souriant Jean Ferré, qui, s’il admirait Céline, ne souhaitait
cependant pas qu’on en parlât tout le temps dans sa revue.
Il évoquait volontiers sa première visite à Meudon : « Céline
était aux prises avec un intrus, un admirateur qui souhaitait obtenir
une dédicace. Visiblement, Céline hésitait. L’autre, bonne bouille
éplorée, présentait un vieil exemplaire du "Voyage au bout de la nuit",
en insistant. "Il est bien sale", opposait Céline... Le brave homme crut
bon d’argumenter : "Je l’ai acheté l’année même de sa publication. Il
date de 1932. J’en garde la nostalgie"... Alors Céline écrivit
rageusement sur la page poussiéreuse : "Nostalgie, piège à cons"... » Et Jean Ferré concluait ironiquement : « Vous
comprendrez que je ne puisse plus entendre parler de nostalgie sans
qu’une voix intérieure n’articule les trois mots suivants ».
Il se souvenait aussi des confidences que Céline fit à celui qui,
quoique directeur, était le plus jeune de l’équipe rédactionnelle
puisque Ferré n’avait même pas trente ans à l’époque. L’auteur du
"Voyage" se disait bien davantage intéressé par ce que disaient ses
ennemis que par ses défenseurs : « Il est très instructif
d’écouter ses ennemis. Je dois beaucoup à la vie de les avoir écoutés.
Il faut toujours faire attention à ses ennemis. » A ceux qui se
trouvaient naguère dans son "camp", il reconnaissait même du talent mais
déplorait qu’ils fussent sectaires, les qualifiant de « résistantialistes à l’envers, obsédés par la politique et se foutant du style ».
Albert Paraz, qui n’appartenait certes pas à cette catégorie, mourut
peu de temps après la sortie de "D’un château l’autre". Céline saluera
son courage et notera que, même à l’article de la mort, il trouvait
encore la force de « pourfendre les ministres ». Dans un
tout autre contexte, le parallèle peut assurément être établi avec Jean
Ferré qui se savait, lui aussi, très malade et remettait à plus tard une
indispensable opération chirurgicale pour se consacrer pleinement à
cette radio qui était devenue toute sa vie. Ainsi dénonçait-il sans
relâche les "officines" qui calomniaient sa radio et il n’avait de cesse
de prôner l’union de toutes les droites en authentique patriote qu’il
était.
Un homme de caractère, profondément libre et indépendant, défendant
avec force ses "patrons d’émission", tel était Jean Ferré. Il fait
d’ores et déjà partie de l’histoire de la droite nationale française.
Marc Laudelout http://www.france-courtoise.info
Marc Laudelout est le fondateur et directeur du "Bulletin célinien". Mensuel. 47 euros. BP15 - F59331 Tourcoing cedex.
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