Depuis la Révolution islamique de 1979, l’Iran considère les
Anglo-Saxons comme ses pires ennemis. En réponse, Tel-Aviv et Washington
n’ont cessé de bruisser de rumeurs de guerre contre Téhéran, jamais
suivies d’effet. Vernon Sullivan analyse ici les intérêts et l’idéologie
des deux camps dans les contextes régionaux et internationaux.
L’élection de cheikh Hasan Rohani pourrait n’être qu’une pause dans
l’affrontement.
Si l’on en croit les agences de presse réputées bien
informées, les analyses internes des États-uniens sont actuellement
très divergentes quant à l’opportunité d’aider Israël dans son projet de
refouler l’Iran et le contenir dans ses frontières. Pour les uns, il
faut s’y atteler aussitôt que possible et donc poursuivre la guerre
syrienne qui n’est que le stade inférieur d’un conflit qu’il est
nécessaire d’élargir. Pour d’autres, la guerre comporte des risques trop
importants : la destruction du potentiel militaire iranien va entraîner
un déséquilibre des forces dans le Golfe au profits des Émirats
sunnites, dont la politique ultérieure n’est pas prévisible et qu’il
faut envisager de combattre sur le pourtour méditerranéen, dans un délai
moins éloigné qu’on ne l’a espéré, à quinze ou vingt ans d’ici. Le
lobby pacifiste et temporisateur de Washington s’inquiète principalement
des objectifs de certains groupes de pression d’inspiration religieuse,
qui se sont montrés souvent bien plus bellicistes que le régime de
Téhéran et prêts à soutenir sur certains théâtres des fanatiques qui
nuisent franchement aux intérêts de l’Occident.
Cette inquiétude diffuse explique les atermoiements de
l’administration démocrate, qui veut inscrire la diplomatie et l’action
militaire des États-Unis dans la continuité des politiques poursuivies
sur quatre décennies en même temps qu’elle en sent les défauts et
s’effraie d’une possible émancipation militaire des puissances
financières sunnites. Le débat fait rage dans le microcosme des experts
anglo-saxons du monde arabe et l’absence de ligne unique apparaît
nettement dans les publications relatives à la poursuite de la guerre
globale engagée en 2001. Pour certains, il urge d’accorder à Israël une
licence illimitée pour punir tout agresseur et même prévenir toute
possibilité d’attaquer. Pour d’autres, il faut aider l’émergence de
nouveaux protagonistes et par exemple donner le maximum d’espace aux
menées du Qatar, dont les générosités ont pour principal but de gommer
les impacts des aides que l’Iran distribue à certains mouvements
rebelles au nom d’un islam réunifié – le vœu irréaliste de l’imam
Khomeiny.
Des observateurs plus fins démontrent que les visées des émirs du
Golfe sont changeantes et pas toujours identiques à celles du royaume
saoudien. Que le monde sunnite paraît ainsi plus divisé que l’arc chiite
qui, malgré les vieilles rivalités politiques et de profonds désaccords
d’obédiences, se conduit ces temps-ci comme une forteresse assiégée. La
politique intérieure du régime irakien témoigne ainsi de la volonté de
s’opposer à toute reprise en mains par les clans sunnites que les
Ottomans avaient choisis et l’Angleterre confortés, et que soutiennent
aujourd’hui les princes du Golfe. La récente décision d’interdire la
diffusion d’une dizaine de chaînes de télévision appartenant aux grandes
familles régnantes sunnites est un symptôme : Al-Jazeera, Al-Sharqiyah, Al-Sharqiyah News, Babylonian, Salah Al-Din, Anwar 2, Al-Tagheer,
etc. sont désormais incriminées d’incitation à la haine
interconfessionnelle et donc de répandre le ferment de la guerre civile.
L’Irak se donne les moyens d’en limiter la réception, les chancelleries
occidentales ne sont pas en mesure de s’opposer à cette entorse
flagrante à liberté d’information.
États-uniens et Européens sont toujours plus confrontés à ce genre de
déconvenues, qui motivent une sorte de repli psychologique sur Israël,
seule alliée régionale aux idéaux d’inspiration occidentale. C’est ce
qui explique le retour en grâce du régime belliqueux de Netanyahou.
Désormais, bien que ce choix ne plaise pas aux Démocrates et à la
majeure partie de leur électorat, le Pentagone va s’accommoder de
débours importants, et tant pis pour les économies budgétaires ! Le
ministère US de la Défense est invité à réfléchir aux modalités d’un
rabais de dix milliards de dollars sur la vente de matériel de précision
à Israël, l’Arabie saoudite et les Émirats Arabes Unis. Selon le New York Times,
il s’agit de renforcer la ligne de défense contre le potentiel
d’agression iranien. Mais le même journal constate que le rabais permet
d’abord d’offrir à Israël un Boeing KC-135 Stratotanker pour le ravitaillement en vol de chasseurs bombardiers, des radars Osprey V-22 dont aucun pays de l’OTAN ne dispose à part les USA, et 26 chasseurs F-16. Ces matériels cumulés font d’Israël, de l’aveu même des officiels états-uniens, un agresseur potentiel de l’Iran.
Dans le même temps, le nouveau ministre US de la Défense s’affirme
pour la première fois, le 2 mai, en accord avec son homologue
britannique sur la nécessité de fournir enfin des lots d’armes létales
aux rebelles de l’Armée syrienne libre. On a donc compris que commençait
une phase nouvelle du conflit proche-oriental, dont l’objectif ultime
est la chute du régime iranien. Il s’agirait d’accélérer la conclusion
du conflit syrien pour entrer dans la dernière phase de l’entreprise
conduite depuis 2002. Pourquoi faut-il presser le pas ? pour une raison
immédiate : l’Iran n’est pas encore en mesure de porter des coups
majeurs. Pour une raison plus lointaine : il ne reste que dix ans pour
priver la Chine de cet allié potentiel encombrant et
précipiter le repli de la Russie vers le nord.
Selon l’institut CSIS, la ligne rouge peut être franchie par l’Iran si des fusées de type S-300, dont la Russie lui avait refusé la vente, sont fabriquées et lancées par l’Iran lui-même. Car ce sont les seuls projectiles en mesure d’atteindre Israël. Le même institut états-unien suppose qu’Israël a de son coté réussi à augmenter la portée de ses propres fusées et se trouve pour la première fois en mesure de frapper l’Iran avec des charges à hydrogène qui causeraient des centaines de milliers de victimes.
Selon l’institut CSIS, la ligne rouge peut être franchie par l’Iran si des fusées de type S-300, dont la Russie lui avait refusé la vente, sont fabriquées et lancées par l’Iran lui-même. Car ce sont les seuls projectiles en mesure d’atteindre Israël. Le même institut états-unien suppose qu’Israël a de son coté réussi à augmenter la portée de ses propres fusées et se trouve pour la première fois en mesure de frapper l’Iran avec des charges à hydrogène qui causeraient des centaines de milliers de victimes.
La guerre devenait pour certains une question de semaines. Le
couronnement de tous les efforts entrepris depuis 2001 interviendrait
vers la fin de l’été 2013. Certains des cercles religieux conservateurs
de Téhéran l’ont compris, de même que les Iraniens fortunés et modernes
que les gesticulations du populiste Ahmadinejad tenaient un peu en
lisière. Un danger bien réel, concrétisé désormais par le plan de
modernisation de l’armée israélienne et la livraison d’armes US modernes
pour un montant de 10 milliards de dollars, a motivé la subite
volte-face du Guide de la révolution islamique Ali Khamenei en faveur
d’un conservatisme moins offensif. Khamenei a compris qu’il fallait tout
faire pour éviter l’affrontement et que le meilleur moyen serait de
proposer un nouveau partage régional. En ce sens, Rouhani est l’homme
providentiel car son programme permet deux choses :
tenter l’ajournement du programme états-unien de reconquête et
mobiliser la société en redonnant aux classes dominantes et moyennes l’espoir d’une sortie du marasme économique.
Le message de Khamenei a été clair durant la campagne : « Je souhaite que tous les Iraniens aillent voter, ceux qui veulent sauver notre système autant que ceux qui n’en veulent plus, car les uns et les autres doivent garder confiance en l’institution de la République islamique elle-même ». Entendue comme le rejet des manipulations de 2009 et donc le désaveu public des choix d’Ahmadinejad, cette phrase a fait voter des millions d’abstentionnistes potentiels en faveur d’un homme qui aura pour objectif la consolidation des acquis par la négociation.
Le message de Khamenei a été clair durant la campagne : « Je souhaite que tous les Iraniens aillent voter, ceux qui veulent sauver notre système autant que ceux qui n’en veulent plus, car les uns et les autres doivent garder confiance en l’institution de la République islamique elle-même ». Entendue comme le rejet des manipulations de 2009 et donc le désaveu public des choix d’Ahmadinejad, cette phrase a fait voter des millions d’abstentionnistes potentiels en faveur d’un homme qui aura pour objectif la consolidation des acquis par la négociation.
Soudain, les conditions imposent aux Occidentaux de mesurer plus
précisément de quelle manière et à quel prix on parviendra à faire plier
l’Iran : d’un coté, l’embargo est un succès, la catastrophe monétaire
interne et la baisse de l’approvisionnement en denrées de base ont été
des facteurs déterminants de la défaite électorale des intransigeants.
Mais en même temps, cet embargo n’arrange aucun des voisins de l’Iran.
L’Irak le contourne sans cesse, la Turquie par à-coups et en cachette,
l’Inde ne renonce pas à un certain volume d’échanges non monétaires, le
Pakistan rejoint ce club en mettant en service un pipeline. Par
ailleurs, l’endiguement n’est pas une vraie réussite car Téhéran
consolide une influence réelle sur l’Irak, l’Arménie et des populations
chiites autrefois très peu perméables à son discours —au Yémen, en
Afghanistan et Syrie—. L’Axe du mal a donc tendance à s’étendre. La
généralisation des guerres lui offre de préciser un discours de plus en
plus clairement dirigé contre l’Arabie Saoudite, pays et régime que la
propagande iranienne assimile désormais aux assassins des Imams martyrs.
L’Iran joue à présent la carte d’une réorientation confessionnelle du
messianisme révolutionnaire qui peut justifier le projet inavoué
d’abandonner les Palestiniens sunnites à des « Frères » plus
proches d’une conception de l’islam que les Iraniens ne veulent plus se
forcer à partager. Cet abandon revient à relâcher la pression contre
Israël. Le débat est ancien au sein du pouvoir iranien. Mir Hossein
Moussavi disait en 2009 : « Dépensons notre argent pour nous et pas pour les Arabes ».
Même des partisans de la guerre sainte endurcis comme Mohammad
Ghalibaf, le maire conservateur de Téhéran, candidat malheureux à la
dernière présidentielle, ont dressé durant la campagne un tableau
affligeant de la politique palestinienne d’Ahmadinejad. Qalibaf a même
estimé que la négation du génocide des Juifs d’Europe avait été une
erreur magistrale du régime, nuisible à la cause palestinienne, et
qu’aucun politique sérieux ne pouvait continuer à faire du conflit avec
Israël une bannière de ralliement. Il serait en effet temps de rappeler
que la République islamique n’a jamais introduit de mesures discriminant
les juifs dans la vie sociale. Du coté des Pasdarans, garde
prétorienne devenue le nœud du pouvoir économique aussi bien que
policier, on entretient sans doute les illusions nécessaires à la
mobilisation des énergies, sur les moyens de l’armée iranienne, sa
capacité à résister à toute intervention étrangère. On veut justifier un
train exorbitant de dépenses d’armement par une forte volonté de venir
en aide aux chiites libanais comme au régime syrien. Mais de là à
croiser le fer pour l’avenir de sunnites en fin de compte toujours prêts
à répondre à d’autres appels...
Cette redoutable habileté à négocier des virages politiques très
aigus n’est pas nouvelle dans l’histoire iranienne. Prenant la mesure de
l’expérience millénaire d’un empire régional décidément roué,
l’administration démocrate demande conseil et reçoit des messages
opposés de la part de think tanks rivaux : tantôt l’Iran reste le
grand déstabilisateur de l’édifice consolidé après 1956 (alliance avec
Israël en même temps qu’avec les Saoudiens) et donc il doit être vaincu
et démembré, tantôt l’Iran serait en partie un facteur d’équilibre,
notamment sur sa frontière orientale parce que son rôle en Afghanistan a
été moins négatif qu’on ne l’a craint : il contribue à l’émiettement,
nourrit le désordre, mais coopère également avec toutes les parties et
ne semble pas vouloir agresser l’OTAN. Enfin, une nouvelle génération de
stratèges US se souvient du poids relatif de l’islam non arabe dans le
monde, notant l’indifférence des masses musulmanes asiatiques à la
question très arabe du statut de la Palestine. Ils se demandent si l’on
peut résoudre la question israélo-palestinienne sans faire occuper les
territoires arabes par des troupes occidentales garantes d’une
évacuation par Tsahal, pour aussitôt démontrer l’absurdité de cette
solution : encore une aventure dont le bénéfice est improbable. En
clair, se battre pour un monde arabe pacifié et modernisé, vivant en
symbiose avec un Israël pacifique ? buts chimériques, coût faramineux !
on ne dispose pas d’alliés suffisamment forts pour faire le travail que
les États-Unis ne veulent plus prendre en charge. Les moyens militaires
de la Turquie s’avèrent limités, les arabes n’ont pas d’objectifs
communs.
Reste l’Iran, un
régime solide qui s’attache à placer l’Irak dans son orbite et peut le
faire basculer avec lui dans une alliance russo-chinoise. Avant de se
désengager de l’ornière proche-orientale, il faut peut-être reprendre le
dialogue et faire une offre à l’Iran, afin d’être plus à l’aise pour
opérer le redéploiement annoncé vers le Pacifique. Car l’Amérique se
demande quel sera son intérêt dans la guerre. Ne peut-elle pas en faire
l’économie sans pour autant dévier de son objectif premier qui a
toujours été de reprendre pied en Iran ? Que gagnera Israël en
favorisant une grande coalition contre l’Iran ? Et si elles obtiennent
une victoire décisive, les puissances sunnites consolidées
resteront-elles des alliées ? Faut-il s’associer aux alliances que
Français et Britanniques mettent en place ? [1]
Et si ces alliances semblent solides, le projet ultérieur des petits
Émirats n’est-il pas de s’émanciper de la tutelle saoudienne, avec ou
sans le soutien des Occidentaux ?
En face, bien qu’il sache parfaitement tenir son rôle de loup garou,
l’Iran peut aisément faire figure de partenaire plus fiable sur la
durée. Pas plus qu’avec les Turcs, le commerce avec les Iraniens ne
réserve de mauvaises surprises. Jusqu’à la toute dernière décennie,
l’Iran s’est toujours efforcé de rester dans la sphère commerciale
européenne. Coûte que coûte, en dépit des embargos, le volume de son
commerce avec l’Union européenne est resté bien supérieur à celui des
échanges avec l’Asie. Durant les quinze années qui suivent l’armistice
avec l’Irak, les quatre principaux partenaires commerciaux de l’Iran ont
été, par ordre d’importance, l’Allemagne, le Japon, l’Italie et la
France. L’essentiel des véhicules construits sur place relèvent d’un
approvisionnement en pièces détachées importées de l’UE. La maintenance
des puits de gaz et pétrole en dépend aussi. Ce n’est qu’en 2009 que la
balance penche pour la première fois du coté de l’Asie. Une tendance qui
s’accélère très vite pour aboutir en 2012 à une baisse de moitié du
volume d’échanges avec l’Europe tandis que les puissances asiatiques
prennent toute la place au travers de leurs achats de pétrole brut :
Chine, Inde, mais aussi Japon et Corée du Sud. D’une certaine manière,
cet embargo imposé par les États-Unis nuit plus aux alliés européens
qu’à quiconque. Le blocus est bancaire et donc monétaire, sans effet sur
les échanges marchandises particulièrement denses avec les EAU, l’Inde
et la Turquie. Quelques transactions ont été faites sur la base de
l’étalon or, ce qui met en cause le monopole de fait du pétrodollar et
constitue donc presque un acte de guerre contre les États-Unis. Qui plus
est, l’Iran exporte désormais des produits autres que les
hydrocarbures, des minerais et des pierres de construction – par ex. du
marbre maquillé sur les marchés, du bitume... renforçant ses relations
commerciales avec de nouveaux émergents islamiques d’Asie comme la
Malaisie et même avec le Brésil.
Pour mettre l’Iran à genoux, il faut faire des efforts démesurés, non
seulement bloquer les échanges avec la France, l’Italie et l’Allemagne,
mais déstabiliser des circuits traditionnels de contrebande : depuis 18
mois, on a invité le Qatar et Dubaï à expulser les hommes d’affaires
iraniens qui entretenaient un commerce côtier séculaire, à présent
illégal. On les renvoie, mais c’est peine perdue car les Iraniens
trouveront pour ce commerce des mandataires indiens ou pakistanais. Les
prix monteront, mais les biens continueront de transiter. La société
iranienne est mal en point, mais le nerf du nationalisme n’est pas
atteint. La croissance démographique des sunnites ne met pas en cause le
leadership chiite et les clivages claniques continuent d’empêcher la
structuration de partis politiques exprimant les revendications
nationales des minorités ethniques. On peut bien jouer les cartes de
l’indépendantisme baloutche et de la guerre civile au Kurdistan, on peut
inciter l’Azerbaïdjan à une rhétorique guerrière de libération des
turcophones, mais les effets de ces jeux se sont avérés très limités. Il
serait plus payant de se trouver des alliés au sein des élites
persanes.
D’autant que la bourgeoisie commerçante iranienne ne peut se faire à
l’idée que la situation doive s’éterniser. Dans son ensemble, elle a peu
d’appétit pour des produits asiatiques réputés moins durables que les
produits européens. Elle tient à garantir un volume d’achats de biens de
luxe qui s’écoulent très bien. Les Iraniens payent et ne mettent pas en
cause le principe du marché, ils ne se réclament pas d’une économie de
rapines. Se croyant moins immoraux que des systèmes politiques plus
fermés que le leur, les Iraniens ne parviennent pas à se persuader
qu’ils font figures d’ennemis idéologiques des États-Unis. La préférence
pour les Saoudiens et le soutien au Pakistan font ricaner ou grincer à
Téhéran. On la comprend comme une déclaration de guerre à l’indépendance
du pays, un désir de détruire l’État-nation dont la politique ne suit
pas l’injonction de libre-échange intégral et de « gouvernance mondiale ».
Khamenei fait valoir que cette agressivité US est dans la continuité
d’une politique de la canonnière pratiquée en continu par les Russes et
les Anglais, de 1828 à 1953, annihilant toute tentative d’instaurer une
démocratie parlementaire. Il fait aussi valoir que les ressources
gazières seront à très brève échéance plus importantes que les
ressources pétrolières et que l’objective de mainmise sur l’Iran
s’explique par le fait que ce pays est le troisième détenteur de
réserves prouvées... Enfin, et comme d’ailleurs beaucoup d’observateurs
du monde arabe, les idéologues iraniens soulignent que le morcellement
est un principe d’action que les États-Unis ont toujours privilégié
parce que la division est une garantie de leur hégémonie. L’éclatement
de l’URSS, de la Yougoslavie, la destruction de l’État irakien sont
autant d’exemples ; les conciliabules engagés sur une possible partition
de la Syrie en sont la confirmation.
On peut aisément objecter que cette partition n’est pas l’objectif
premier des Occidentaux et que l’OTAN n’est jamais, sous toutes les
latitudes, favorable qu’en dernière instance à la révision des
frontières existantes. Mais cette objection n’est pas reçue dans un pays
qui se considère comme le « morceau le plus juteux » de toutes
les parts du gâteau moyen-oriental. À intervalles réguliers, la presse
iranienne montre des cartes imaginaires d’un Iran dépecé par les Arabes
et les Turcs pour le plus grand profit des Anglo-Saxons. Dans cette
optique de résistance, l’Iran se présente souvent comme l’un des seuls
bastions de résistance à la pénétration destructrice par les lois
dissolvantes du marché. Inspiré par Chavez, Ahmadinejad faisait de leur
négation un axe majeur de sa politique, justifiant un vaste réseau de
prébendes et de redistributions au profit des défavorisés. Mais la
réalité de la société de classes contredit totalement ce discours
collectiviste, car l’Iran n’est jamais sorti de l’Économie-Monde, il n’a
jamais eu de programme autarcique, et la teneur du discours dominant
dans les cercles décideurs est exactement inverse : pour les élites
locales il est temps de renverser la vapeur, d’embrasser avec ferveur
une « Amérique » toujours admirée, temps de voir revenir les
exilés qui ont si bien réussi en Californie, de faire avec eux de bonnes
affaires, de restaurer la capacité industrielle, d’adopter le modèle
turc.
Pour les marchands comme pour beaucoup de dignitaires religieux
iraniens, il y a une opportunité à saisir : montrer aux États-uniens
qu’ils sont bienvenus, que le peuple iranien est en adoration devant
leur modèle de civilisation, et obtenir en retour de cet indéniable
amour une marge de manœuvre diplomatique et commerciale dans tout le
Proche-Orient, au Pakistan et en Afghanistan. Mais il est peu probable
que les Yankees sachent répondre à cette crise d’affects débordants
d’Orientaux excessifs, un peu perturbés, visionnaires. Parce qu’ils
n’oseront pas franchir le pas, qu’ils ne voudront pas tourner le dos aux
Saoudiens, respecter le désir d’hégémonie régionale, ne comprendront
pas l’intérêt qu’il y aurait à faire des Iraniens leurs factotums aux
marches de la Chine. Cette incapacité vient d’être démontrée vis-à-vis
de la Turquie : sa puissance retrouvée a été ébranlée et la personne
d’Erdogan vouée aux gémonies. Gageons que Khamenei en tirera argument et
que les voix hostiles aux US vont dominer, disant : « Ne cédons sur rien, on ne peut pas leur faire confiance ! » ce qui conduira les faucons de Washington à marteler de plus belle : « Persia delenda est ! »...
À moins que le goût de la nouveauté ne l’emporte au Département d’État
et que de jeunes ambitieux n’accompagnent quelques enturbannés finauds
dans une méditation à laquelle le fondement religieux de leur pensée les
invite ensemble. Une excentricité vraiment novatrice qui se baserait
sur une réflexion digne de celles des théologiens de l’âge baroque.
L’élection d’un pape jésuite suggère que le temps en est venu. Kerry
pourrait se souvenir de Bossuet : « Car, Messieurs, vous n’ignorez
pas que l’artifice le plus ordinaire de la Sagesse céleste est de cacher
ses ouvrages et que le dessein de couvrir ce qu’elle a de plus précieux
est ce qui lui fait déployer une si grande variété de conseils profonds. »
[1] « Armement : Paris ouvre une nouvelle ère de coopération avec Abou Dhabi », par Alain Ruello, Les Échos, 23 juillet 2013.
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