"[...] On peut
avoir l’impression que nous sommes justement arrivés au bon moment de
l’Histoire pour défendre la liberté de conscience. [...]
Il est donc assez déconcertant de voir les
réponses données à ceux qui en appellent à la liberté de conscience, et
même à l’objection de conscience, face aux réformes sociétales dont le
gouvernement actuel semble s’être fait une spécialité, et
particulièrement face au mariage homosexuel. On leur rétorque qu’ils ne
sont pas républicains, car allant à l’encontre de l’égalité
républicaine, et aussi homophobes, évidemment. Nantis de ces tares
rédhibitoires, ils n’ont évidemment pas droit à la décision
individuelle, à vrai dire ils n’ont même pas de conscience, puisqu’ils
s’opposent à la seule vérité sociopolitique.
Autrement dit, nous
retournons subrepticement à ce que le combat antitotalitaire avait
réussi à démanteler : le positivisme — c’est-à-dire l’idée selon
laquelle l’État a toujours raison, parce qu’il est l’État. Dans notre
cas, il faudrait plutôt dire : ce qui est consacré républicain
(progressiste, égalitariste, émancipateur) a toujours raison.
Il
faut bien rappeler que la conscience personnelle, celle d’Antigone,
celle de l’objection de conscience, représente exactement le contraire
du positivisme. Elle présuppose, si elle existe ou plutôt si elle est
légitimée (car elle existe même si personne ne la reconnaît), qu’aucune
instance supérieure ne peut prétendre avoir toujours raison. Et que le
dernier mot, toujours particulier et relatif, revient à la conscience
personnelle — ce qui suppose évidemment que l’être humain soit une
personne et non un individu programmé par l’État, formaté par l’École.
C’est
seulement dans ce cadre que la liberté de conscience existe : si
l’idéal républicain, passe au second rang, après la conscience
personnelle — autrement dit, si l’on imagine que le progressisme
tout-puissant peut être jugé ! Faute de quoi nous en revenons au
positivisme, qui était la tare principale des deux totalitarismes, donc
du nazisme contre lequel nous ne cessons de lutter.
On ne peut pas
porter les antifascistes sur le bouclier de la gloire et ne pas
permettre aux maires de récuser le mariage gay en leur âme et
conscience. Si la conscience d’Antigone existe et si elle doit être
révérée, ce n’est pas seulement pour lutter contre le nazisme et contre
les dictateurs exotiques. C’est aussi pour juger les croyances de notre
République et dénoncer ses excès, ses abandons, ses lois scélérates. La
conscience d’Antigone n’est pas un outil qu’on saisit quand cela nous
arrange — pour fustiger Papon ou crier haro sur les accusés des
tribunaux internationaux, complices de gouvernements criminels. Et qu’on
mettrait sous le boisseau, réclamant dès lors l’obéissance absolue,
quand cela nous sied — devant l’égalité républicaine, devant la
souveraineté de la pensée d’État. Brandir une théorie pour ses
adversaires et la décréter inepte dès qu’elle s’applique à soi : c’est
la spécialité des imbéciles, et des idéologues."
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