Ivan Illich est une personnalité sans doute assez peu connue,
mais dont la pensée est importante pour comprendre les crises
d’aujourd’hui. Prêtre de l’Église catholique, il est aussi un penseur du
XXème siècle. À travers ses écrits, il propose une critique radicale de
notre société à partir des années 1960. Il développa ainsi la notion de
“contre-productivité”, élément important de ces réflexions, qui
aujourd’hui encore semblent être d’actualité.
Pour commencer simplement, nous pouvons reprendre un exemple que
proposait Ivan Illich. Il s’agit de la vitesse d’une bicyclette et d’une
voiture. Une voiture se déplace naturellement plus vite qu’une
bicyclette si nous ne prenons en compte que le temps de trajet.
Cependant, sur le modèle du coût total en économie, Illich propose un
« temps total ».
La voiture est un moyen de transport, mais comme chacun le perçoit,
et de plus en plus d’ailleurs, c’est aussi un gouffre financier. Or,
pour gagner de l’argent, nous passons du temps à travailler. Ce temps
passé à gagner l’argent nécessaire au bon fonctionnement de la voiture
peut être alors inclus dans un temps total. Et le temps total est alors
très largement supérieur au temps de trajet seul.
La bicyclette au contraire ne demande que peu de frais -que ce soit
l’entretien du vélo ou la nourriture du cycliste- ce qui fait que le
temps total n’est que peu supérieur au temps de trajet. L’un dans
l’autre, une voiture et une bicyclette mettent approximativement le même
temps total pour faire un trajet, d’après les calculs d’Illich. Il
pourrait être intéressant de refaire le calcul à notre époque.
En effet, les prix de l’énergie s’envolent ces dernières années ; et
s’ajoute maintenant le coût des conséquences sur l’environnement de la
voiture – qui est bien supporté in fine par le contribuable et le consommateur-. La conclusion n’en serait alors que plus saillante.
Une voiture n’avance pas plus vite qu’un vélo.
Une voiture n’avance pas plus vite qu’un vélo.
À partir de cet exemple, nous arrivons à une des
idées principales d’Illich qui est la contre-productivité. Arrivés à un
seuil critique, les systèmes finissent par être contre-productif. Les
moyens de communication détruisent l’information, les moyens de
transport font perdre du temps, le système de santé aliène et tue. Et
pour reprendre une phrase d’Illich : “Les écoles sont des usines à
chômeurs”.
Pour argumenter sur le fond et non plus prendre des exemples, revenons à la distinction fondamentale entre autonomie et hétéronomie,
et la différence entre moyens et fins. L’un apprend au contact de la
nature en exerçant ses sens, l’autre apprend auprès d’un professeur
chargé de l’enseigner. L’un a une approche autonome, l’autre une
approche hétéronome.
L’intérêt n’est pas d’opposer autonomie et hétéronomie. L’hétéronomie
est caractéristique de nos sociétés. Elle est rendue nécessaire par le
fait que nous sommes matériellement incapables, en tant qu’individus, de
parvenir à certaines fins. Ainsi, la thésaurisation du savoir et sa
transmission organisée procède du fait que nous ne pouvons reproduire
toutes les expériences menées jusqu’à nos jours pour obtenir la somme
des connaissances actuelles.
La caractéristique intrinsèque de l’hétéronomie est son appui sur un moyen issu de l’œuvre humaine pour parvenir à une fin.
La critique d’Illich ne rejette pas l’hétéronomie, mais souligne que
les systèmes, en atteignant une taille critique, se perdent entre les
moyens et les fins, et deviennent contre-productif.
Développons alors un deuxième exemple, celui de l’argent. Il
est censé être un moyen de paiement. Le troc ayant ses limites, il
devient nécessaire de passer par un moyen construit par l’être humain
pour faciliter les échanges. Cependant, lorsque l’argent devient une fin
en soi, surgissent les difficultés. Un président français avait eu ce
mot célèbre « Travailler plus pour gagner plus ». En soi, c’est un
condensé résumant parfaitement notre société. Nos activités humaines se
réduisent maintenant au travail contre-productif ; et tout cela avec un
but, l’argent, qui n’était à l’origine qu’un moyen.
Sans doute n’est-il pas nécessaire d’approfondir plus, chacun je
pense peut mettre une image concrète derrière cet exemple. Que ce soit
le trading haute fréquence, les dettes souveraines, les bulles
immobilières, ou autre, notre époque est si profondément marquée par le
financiarisme qu’il n’est pas besoin de chercher bien loin les
manifestations concrètes de la dérive du système.
Pour approfondir cette réflexion, à la suite d’Illich, je voudrais aussi attacher la pensée d’Hannah Arendt.
Brièvement, pour Illich, cette évolution est caractérisée aussi par l’abandon du domaine politique
-politique au sens large et originel de vie de la cité-. Les choix
sociaux, le but vers lequel nous voulons tendre, en un mot la fin, se
décidait par le passé dans le domaine politique. Et les choix
techniques, les moyens, relevant du domaine des experts, étaient
subordonnées à cette vision de la société. Cependant, nous avons
progressivement abandonné le domaine politique, au profit du domaine
technique. Nous avons alors basculé dans une technocratie qui n’a plus
de la démocratie que l’apparence.
Nous approchons alors ici un des thèmes centraux de la pensée
d’Hannah Arendt. Pour elle, la vie active de l’Homme, se divise entre le
travail, labour; l’œuvre, work; et l’action politique et sociale, politic and social.
Le véritable point où se rejoignent Arendt et Illich concerne la confusion entre ces activités dans cette société.
Le domaine politique représente pour Arendt le sommet de la vie
active. C’est par l’action et le langage que les êtres humains se
mettent en relation les uns les autres, édifient une société. Elle met
en évidence que le domaine d’activité politique et sociale a été
abandonné au profit du domaine du travail. Nous retrouvons le même mot
présidentiel « Travailler plus pour gagner plus ». Dans cette société
pervertie, perversion au sens premier de détournement, le travail est
devenu le principal domaine d’activité ; alors qu’il a perdu en quelque
sorte son sens et sa matérialité.
Il est important de souligner à nouveau que le
travail est devenu contre-productif. Il n’a plus pour but la production
de bien, mais l’argent. Ou plus exactement l’argent-dette, le
renflouement des dettes privées et publiques de plus en plus colossales,
dans une cavalerie financière à l’échelle planétaire.
Concrètement, cette crise de notre société se retrouve dans les
mouvements populaires et spontanés de ces dernières années. Notamment
pour Los Indignados, où, en dehors de la révolte contre une
situation économique catastrophique, se manifeste également le besoin de
faire revivre la cité. Et de sortir du modèle politique partisan
droite/gauche qui a encore perdu un peu plus de sens – si tant est qu’il
en ait déjà eu – pour redonner à la politique son sens premier de
mettre les gens en relation.
Pour citer à nouveau Illich, la politique de droite est celle du
dirigisme démocratique; la politique de gauche celle de l’autoritarisme
socialiste. Et j’ajouterais que la politique en général est devenue
juste une affaire de gestion, un idéal technocratique. Les dirigeants
colmatent dans l’urgence et tant bien que mal les brèches qui s’ouvrent
les unes après les autres sans comprendre les véritables enjeux.
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