Des leçons à tirer… vers la sortie de l’Euro.
Le président russe Vladimir Poutine a estimé vendredi que la crise à Chypre pourrait être avantageuse pour la Russie, en encourageant les Russes à investir dans leur pays, la tourmente bancaire chypriote ayant démontré l ‘« instabilité » des institutions financières occidentales.
Jacques Sapir n’a pas pu prendre en compte cette vision russe de la crise chypriote, énoncée quelques jours après la publication de son article, et l’intégrer parmi les leçons qu’il tire de la crise chypriote. polemia
Le président russe Vladimir Poutine a estimé vendredi que la crise à Chypre pourrait être avantageuse pour la Russie, en encourageant les Russes à investir dans leur pays, la tourmente bancaire chypriote ayant démontré l ‘« instabilité » des institutions financières occidentales.
Jacques Sapir n’a pas pu prendre en compte cette vision russe de la crise chypriote, énoncée quelques jours après la publication de son article, et l’intégrer parmi les leçons qu’il tire de la crise chypriote. polemia
Il est temps désormais de tirer les leçons de la crise chypriote.
Cette dernière a été importante non pas du fait de la taille du pays –
Chypre ne représente que 0,2% du PIB de la zone Euro – mais en raison
des mesures prises et de leurs conséquences. Elles prouvent que Chypre,
aussi petite qu’elle soit, a ébranlé dans ses profondeurs la zone Euro.
La crise de l’Euro est passée dans une phase qualitativement supérieure
Tout d’abord, cette crise a fait sauter le tabou d’une ponction sur
les comptes bancaires. Bien entendu, on ne touchera pas aux comptes de
moins de 100 000 euros, en dépit du premier plan de sauvetage, approuvé
par l’ensemble de l’Eurogroupe. En tout cas, on n’y touchera pas tout de
suite… Mais, l’idée que Chypre constituait un cas exceptionnel, ce qu’a
répété François Hollande jeudi 28 mars à la télévision, est morte et
bien morte. Klaas Knot, membre du Conseil de la BCE, a ainsi déclaré vendredi 29 mars son accord de principe avec la déclaration très controversée de Jeroen Dijsselbloem le Président de l’Eurogroupe.
Cette nouvelle politique découle directement de la pression allemande. Madame Merkel
a décidé, à l’occasion de la crise Chypriote, d’indiquer clairement
qu’il n’était pas question que le contribuable allemand continue d’être
ponctionné. C’est une position que l’on peut parfaitement comprendre.
Mais elle porte en elle la fin de la zone Euro et ceci pour deux
raisons. D’une part, si l’on peut comprendre que l’on mette à
contributions les actionnaires d’une banque, toucher aux déposants est
largement contre-productif en raison des effets de panique (le « bank
run ») que cela risque de provoquer. Ensuite, si l’Allemagne ne veut
plus payer, et elle devrait débourser de 8% à 10% de son PIB chaque
année pour que la Zone Euro fonctionne, cette dernière est condamnée.
Ainsi, cette crise se révèle non pas comme un épisode mineur dans un
processus qui serait sous contrôle, comme l’a prétendu notre Président
sur France2, mais bien comme un nouveau saut qualitatif comme le dit Paul de Grauwe,
économiste à la London Business School. C’est la seconde leçon que l’on
peut tirer de cette crise. Ce saut qualitatif, dont on aura l’occasion
de voir les effets sur la Slovénie qui demandera d’ici quelques semaines
l’aide de la Troïka, a déjà des conséquences sur les deux pays les plus
menacés par la nouvelle doctrine Bruxello-Allemande : l’Espagne et
l’Italie. Il faudra surveiller dans les semaines à venir l’évolution du
montant des dépôts dans les banques italiennes.
Le marché se plie aux réglementations des États
Ces leçons ne furent pas les seules. Nous avons pu vérifier du 16
mars au 29 mars deux choses importantes. Tout d’abord des contrôles sur
les mouvements de capitaux fonctionnent. Certes, ils ne sont pas
complètement étanches, mais ils ont empêché la panique bancaire à Chypre
lors de la réouverture des banques. Cependant, ces contrôles doivent
être complets. Si la fermeture des banques chypriotes n’a pas empêché
certains de sortir leur argent, c’est parce que l’on avait omis de
fermer les filiales, ou du moins d’interdire à ces dernières toute
opération mettant en cause les comptes dans les banques « mères »
(Cyprus Popular et Bank of Cyprus). C’est la raison pour laquelle les
prélèvements sur les comptes de plus de 100 000 Euros seront au minimum
de 60% et non de 30% comme initialement annoncé. Les contrôles n’ont pas
été suffisamment réfléchis en amont, où peut-être a-t-on assisté à des
connivences à l’intérieur du système bancaire chypriote. Quoi qu’il en soit, il n’aurait pas été très difficile de procéder à une fermeture des banques qui soit réellement étanche.
Mais, cela veut dire que de telles mesures ne s’improvisent pas.
Elles doivent être élaborées par des personnes connaissant les diverses
astuces, on dirait en franco-russe les « schémas », pour tourner de
genre de réglementation. Ceci impose de donner des pouvoirs importants
et discrétionnaires à la Banque Centrale du pays concerné, en
particulier celui d’interrompre tous les liens informatiques entre les
banques, et fait de cette Banque Centrale un élément clef de la sécurité
économique du pays qui doit donc repasser impérativement sous la
tutelle de l’État. Voilà qui valide, à posteriori ce que j’avais pu
écrire en 2006 sur la nécessité d’un « article 16 économique »,
permettant au gouvernement de s’abstraire des règles normales et des
traités signés pour faire respecter le contenu du préambule de la
Constitution [Jacques Sapir, « La Crise de l’Euro : erreurs et impasses de l’Européisme » in Perspectives Républicaines, n°2, Juin 2006, pp. 69-84]. J’étais revenu sur ce point dans un document de travail diffusé en avril 2011 et intitulé: “S’il faut sortir de l’euro…“.
Il est clair que les mesures nécessaires imposent de subordonner
étroitement la Banque Centrale, et donc dans notre cas la Banque de
France, au gouvernement, ne serait-ce que de manière temporaire.
Le contrôle des capitaux et la sortie de l’Euro
Une autre série de leçons concerne alors les mesures de sauvegarde
prises par la Banque Centrale de Chypre, et en particulier
l’établissement d’un strict contrôle des changes. Notons, ici encore,
que ce retour des contrôles de capitaux, et du contrôle des changes,
était prévisible, comme cela avait été dit dans une des notes précédentes. Cela correspond tant à une réalité, comme on a pu le voire dans d’autres pays (Russie, Argentine) [B.J. Cohen, « Contrôle des capitaux: pourquoi les gouvernements hésitent-ils? »,
in Revue Économique, vol. 52, n°2/mars 2001, pp. 207-232, p. 228], qu’à
une évolution spectaculaire de la doctrine des organisations
internationales, et au premier plan desquelles le FMI [J. Ostry et al., « Capital Inflows: The Role of Controls », International Monetary Fund Staff Position Note, Washington (D. C.), FMI, 2010].
Mais l’important ici est que l’on a, sans drame et sans façons, crée
deux euros, l’un chypriote dont la fongibilité est limitée, et l’autre
pour le reste de la zone Euro. Les concepteurs de ce système ne ce sont
pas rendus compte qu’ils administraient ainsi la démonstration que rien
ne serait plus facile que de quitter la zone Euro. Tous les discours sur
les aspects catastrophiques d’une telle sortie s’effondrent devant les
faits : en réalité, une fois que l’on a accepté de renouer avec une
forte « répression financière » (encore que ce sont des gens ou des
opinions que l’on puisse réprimer mais certainement pas des flux
financiers…), rien ne serait plus simple que de sortir de l’Euro. Comme Alexandre Delaigue l’explique sur le site de France Info : « Comme
l’ont remarqué de nombreux commentateurs, depuis que des contrôles des
capitaux sont en place à Chypre, si la monnaie chypriote s’appelle
toujours l’euro, en pratique, un euro dans une banque chypriote n’est
plus équivalent à un euro ailleurs. Les comptes supérieurs à 100 000
euros sont bloqués, les retraits sont limités, ainsi que les capacités
de transfert de son argent hors des frontières chypriotes. Tant que ces
contrôles sont en place – et on ne sait pas quand ils seront levés –
Chypre a une autre devise, dont la parité est officiellement fixée à un
euro, comme le dollar des Bahamas par rapport au dollar américain. Ces
contrôles lèvent l’un des principaux obstacles avancés jusqu’à présent à
la sortie de l’euro d’un pays; la désorganisation économique qui en
résulterait, la nécessité de mettre en place des contrôles de capitaux
drastiques pour éviter des sorties de devises le temps du changement de
monnaie. Ces contrôles sont en place et une bonne partie des sorties de
capitaux a déjà eu lieu; En pratique, il devient donc possible pour le
pays de revenir à son ancienne devise, la livre chypriote».
Ainsi, en voulant à tout prix conserver Chypre dans la zone Euro
a-t-on administré la démonstration la plus éclatante qu’une telle sortie
était techniquement possible sans drame ni crise apocalyptique. Telle
n’est pas la moindre des leçons de la crise chypriote, et l’une qu’il
convient d’apprendre par cœur.
Jacques Sapir RussEurope
31/03/2013 http://www.polemia.com
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